«Allez, Mike, allez!» Romain Bardet ne ménageait pas ses encouragements dans les deux derniers kilomètres de Liège-Bastogne-Liège, dimanche. Avant de s'attaquer au Tour de France, où il visera un troisième podium de suite cet été, le Français d'AG2R rêvait de monter pour la première fois sur celui de la « Doyenne  des classiques.

Mis à jour le 24 avr. 2018
Simon Drouin LA PRESSE

À la poursuite du Luxembourgeois Bob Jungels, qu'il savait déjà hors d'atteinte, Bardet voulait surtout rejoindre le Belge Jelle Vanendert et tenir à distance la meute des favoris. Avec lui, le Canadien Michael Woods, qui avait accroché sa roue à 2,4 km du but, pouvait s'avérer d'une aide précieuse.

Woods se pinçait. Lui, l'ancien coureur à pied d'Ottawa, à sa troisième saison professionnelle à 31 ans, pouvait décrocher le plus beau résultat de sa carrière encore naissante.

«Durant les deux derniers kilomètres, je ne pouvais croire la position dans laquelle je me trouvais, a admis Woods, joint en Italie hier. En quelque sorte, c'est un rêve de se trouver dans une telle situation. Tu regardes Liège-Bastogne-Liège à la télévision, tu vois ces coureurs que tu admires, et tu es en train de faire exactement la chose à laquelle tu aspires... C'était sans aucun doute une expérience extrasensorielle.»

Comme de fait, Jungels a tenu bon, Vanendert s'est fait reprendre et Woods a facilement réglé Bardet au sprint pour la deuxième place, deux secondes avant que le Français Julian Alaphilippe, grand favori mais coéquipier du gagnant, franchisse la ligne dans un petit groupe de sept costauds.

Woods est ainsi devenu le premier Canadien à monter sur le podium de Liège-Bastogne-Liège, la plus ancienne classique cycliste, disputée pour la première fois en 1892. Réputée très dure avec ses quelque 4500 mètres de dénivelé positif, cette course de 260 km est l'une des rares à attirer les spécialistes de grands tours comme Bardet ou le Néerlandais Tom Dumoulin (15e), gagnant du dernier Giro.

La «Doyenne» fait partie des cinq «monuments» du cyclisme avec Milan-San Remo, le Tour des Flandres, Paris-Roubaix et le Tour de Lombardie. Deuxième de Paris-Roubaix en 1990, Steve Bauer était jusque-là le seul Canadien à être monté sur le podium d'un «monument».

Converti au cyclisme sur le tard, après qu'une blessure a stoppé net sa prometteuse carrière de demi-fondeur, Woods a simplement réagi à l'attaque de Bardet dans la côte finale d'Ans. À son sens, Alaphilippe et l'Espagnol Alejandro Valverde, l'autre grand prétendant, ne marqueraient pas le grimpeur français.

«Tout le monde était fatigué, c'était décousu, personne n'avait vraiment de coéquipier avec lui, a relaté le Canadien de l'équipe EF Education First. Tu dois donc courir à l'instinct. Quand ça arrive, j'ai tendance à vraiment bien réussir.»

Apprentissage

Ironiquement, Woods attribue cette qualité à son apprentissage dans de petites formations comme Garneau-Québecor, alors qu'il bourlinguait aux quatre coins du Canada et des États-Unis avec son ami et capitaine de route Bruno Langlois.

«La plupart de mes rivaux sont passés par de très bonnes équipes juniors et U23 avant de devenir professionnels. Ils n'ont pas vécu ces années d'expérience que j'ai eues avec Bruno Langlois, à courir dans des critériums locaux comme les Mardis de Lachine. C'étaient des courses non structurées et débridées, sans grande équipe comme Sky pour tout contrôler. J'ai été très chanceux de passer cette première année avec Garneau-Québecor.»

Plus tôt dans la course, Woods était dans la roue de Jungels quand ce dernier a filé au sommet de la côte de la Roche-aux-Faucons, à un peu moins de 20 km de l'arrivée.

«C'était un peu ma faute. Pendant que je m'étirais pour saisir un bidon et un gel [d'un soigneur de l'équipe], il a pris un petit écart. Je me suis tassé à gauche pour laisser Sergio Henao [Sky] refermer le trou, mais il ne l'a pas fait. C'était fini. Jungels est un coureur très intelligent. Quatre-vingt-dix-neuf pour cent des coureurs détachés de la sorte auraient ralenti par la suite. Je pense qu'il a senti le sang. Il a regardé derrière et il a juste continué à pédaler.»

Même si la course s'est perdue là, Woods n'avait aucun regret. «Avec un bon sprinteur comme [son coéquipier] Alaphilippe juste derrière, Jungels ne m'aurait pas amené jusqu'à la ligne. Il y avait aussi deux coureurs de Bahrein Mérida, Gasparotto et Pozzovivo, deux Mitchelton-Scott et deux Astana pour revenir sur lui. J'étais seul, et tu n'as qu'un certain nombre de cartes à jouer.»

Cette finesse tactique faisait défaut au puncheur d'Ottawa à ses débuts sur le circuit World Tour, en 2016. Moteur hors normes, il s'était néanmoins distingué à plusieurs reprises, terminant entre autres 12e de la Flèche Wallonne, l'autre classique ardennaise présentée le mercredi précédant Liège. Son directeur Jonathan Vaughters lui avait alors glissé à l'oreille qu'il avait le potentiel de gagner l'une de ces épreuves un jour.

«C'était la première fois et j'avais vraiment fait un mauvais travail de positionnement, a rappelé l'olympien de Rio. J'avais commencé la montée finale au 30e rang et j'étais graduellement remonté. C'est là que j'ai commencé à croire que je pourrais probablement avoir une chance de gagner.»

Quatre jours plus tard, il s'était cependant brisé une main en tombant à Liège, l'une des nombreuses chutes ayant ponctué son parcours.

Ascension

Neuvième à son deuxième essai l'an dernier, Woods a poursuivi sa formidable ascension chez les professionnels, terminant deux fois cinquième d'étape à son premier Tour d'Italie. Quelques mois plus tard, il a causé la surprise en se classant septième du Tour d'Espagne, faisant presque jeu égal avec Chris Froome en montagne.

Dans deux semaines, à Jérusalem, il s'élancera au Giro à titre de leader désigné d'EF Education First. Comme à la Vuelta, il visera d'abord et avant tout les étapes, gardant un oeil sur le général s'il fait « bien dans les plus longues ascensions ».

À la manière de son compatriote Ryder Hesjedal, neuvième à Liège en 2012 avant sa victoire historique au Giro, Woods aborde ce troisième grand tour léger comme l'air.

Au moment de l'entrevue, où il a mélangé le français et l'anglais, il revenait d'ailleurs de reconnaître la 15e étape dans les Dolomites. Il visitera aujourd'hui le fameux Monte Zoncolan, juge de paix de la 14e étape.

Sa conclusion: «En rétrospective, le problème avec une course comme ça, c'est que ça paraît tellement facile parce que je n'étais pas vraiment là. Je n'étais pas dans mon corps. Je vivais juste une expérience extrasensorielle. À la prochaine course, je vais penser que c'était tellement facile parce que j'ai eu cette vague d'adrénaline complètement folle! Alors que je suis certain que c'était l'une des choses les plus dures que j'ai jamais faites de ma vie...»

* * *

Photo François Walschaerts, Associated Press

Le Canadien Michael Woods, le Luxembourgeois Bob Jungels et le Français Romain Bardet

Maigre à faire peur...

Jusqu'à sa deuxième place à Liège-Bastogne-Liège, Michael Woods n'était pas parvenu à se faire justice depuis le début de la saison (20e à l'Amstel Gold Race, 33e à la Flèche Wallonne, quand même). La faute à un rétrovirus intestinal qui lui a valu une hospitalisation à la fin du Tour d'Abou Dhabi, en février. «Le problème est que j'étais déjà à mon poids le plus léger [62 kg] et que je suis descendue sous les 60 kg après être tombé si malade. À un certain moment, je me suis regardé dans un miroir et j'avais un air horrible...»