On peut faire bien des choses en 13 heures et 36 minutes. Justine Brousseau, elle, a nagé de l’île de Santa Catalina, au large de Los Angeles, jusqu’à Rancho Palos Verdes, sur la côte californienne, le 31 août. Qui dit mieux ?

Katherine Harvey-Pinard
Katherine Harvey-Pinard La Presse

Justine Brousseau est une passionnée de nage en eau libre. Jusqu’à tout récemment, la plus longue distance qu’elle avait parcourue était de 28,8 km pour la double traversée du lac Massawippi, en 2019.

PHOTO @ELODIELEPAPE

Sur le bateau, quelques heures avant le début de l’aventure, l’atmosphère est sereine et détendue.

La traversée de Catalina, qui n’avait jusqu’à maintenant jamais été faite par une Québécoise, est donc « sans équivoque » le plus grand défi que la femme de 43 ans s’est lancé jusqu’ici. À vol d’oiseau, on parle de 32 km… dans l’eau salée de l’océan Pacifique.

C’est le 30 août, à 23 h exactement, qu’elle s’est élancée dans l’eau pour ce parcours en solo, contre elle-même. Elle était accompagnée d’une équipe de soutien de six personnes, deux kayakistes, un équipage pour le bateau et deux observateurs de la Catalina Channel Swim Federation.

Après deux semaines de stress et d’appréhension en vue du jour J, elle se sentait sereine au moment de plonger.

« Les 48 heures avant, je me suis calmée d’un coup. Je suis devenue vraiment plus en paix. Sur le bateau, quand je suis arrivée pour sauter à l’eau, c’est sûr que j’avais cette fébrilité-là. Et dès que mes pieds ont touché à l’eau… Je me sens tellement bien quand je suis dans l’eau », relate la native de Trois-Rivières et résidante de Cowansville à La Presse, la passion dans la voix.

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Du moment où elle a touché l’eau, Justine Brousseau n’a jamais douté qu’elle arriverait à réussir la traversée.

Comme les sept premières heures de nage se déroulaient dans la nuit noire, seuls le bateau et le kayak qui l’accompagnaient offraient une petite lumière. Du moins, à la surface de l’eau. Sous l’eau, c’était tout autre.

« On m’avait parlé de la bioluminescence, mais il faut vraiment le vivre, raconte-t-elle. Même les gens sur le bateau, ils ne le voient pas comme moi. Ce sont des organismes qui, à chaque coup de bras, s’illuminent. »

C’est comme nager dans une boule de Noël. Pendant sept heures de temps, j’avais plein de petits brillants bleus autour de moi. C’était magique. Ça m’a mise dans un état de bonheur. J’étais juste heureuse de nager.

Justine Brousseau

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Durant sa traversée, Justine Brousseau a aperçu, notamment, des dauphins.

Les créatures sont nombreuses dans l’océan. La nageuse a aperçu des dauphins et senti d’autres organismes. Senti ?

« Pendant la nuit, j’ai une quantité innombrable de choses inconnues qui m’ont touchée, je ne sais trop quoi, évoque-t-elle en riant. C’est très particulier. »

Frissons !

Deux moments

Du moment où elle a mis les pieds à l’eau, Justine Brousseau n’a jamais douté, pas même une seconde, qu’elle arriverait à réussir la traversée.

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Pour son périple, la Québécoise était accompagnée d’une équipe de soutien de six personnes, de deux kayakistes et d’un équipage pour le bateau.

« Une fois que j’étais dans l’eau, c’était clair que j’allais réussir, se souvient-elle. Mais l’esprit va un peu partout. J’ai toutes sortes de stratégies quand je m’énerve un peu. Je me mets à compter mes coups de bras ou je chante des chansons dans ma tête. C’est ce que j’ai fait pour ramener mon esprit quand il allait un peu ailleurs, mais je suis restée calme quand même tout le long. »

Elle se souvient de deux moments plus difficiles, qui ont testé ses limites. Le premier est survenu deux heures et demie après le départ.

« J’ai eu des petits problèmes avec ma nutrition, se remémore-t-elle. Je n’avais pas assez de calories dans mes feeds que je prends à la demi-heure. Je sentais que je faiblissais, alors j’ai demandé que mes suivants soient ajustés. Et à l’intérieur d’une heure, j’étais remontée et mon énergie était bonne. »

Le deuxième, c’est quand il ne lui restait que 5 km à parcourir et que l’eau du Pacifique s’est refroidie. Alors qu’elle se situait à 68 °F au départ (20 °C), elle a baissé à 56 °F (13 °C) à la fin.

« Je me suis dit : “OK, ça, c’est plus dur”, raconte-t-elle. C’est le dernier 5 km, dans de l’eau froide. Je le savais que ça arrivait, mais là, j’étais dedans. Je n’ai pas douté que j’allais finir, mais c’était mental rendu là. »

Brousseau s’était donné comme objectif de franchir les 32 km en 15 heures, ce qu’elle a réussi haut la main. Elle est la première femme québécoise et la quatrième Canadienne ayant réussi cette traversée.

J’étais juste contente, honnêtement, et j’étais en extase de voir mon temps. J’étais fière de moi parce que j’avais fini. Je me sentais incroyablement bien.

Justine Brousseau

« Les observateurs font un petit résumé de la nage, ajoute-t-elle. Souvent, ils vont dire des belles choses. Dans mon cas, ils ont dit : “C’était très évident qu’elle s’était bien entraînée.” Et ça, je prends ça comme un compliment. »

Deux ans de préparation

On l’a évoqué plus tôt, la traversée de Catalina était complètement différente de toutes les longues distances parcourues par Justine Brousseau au cours des dernières années.

« La nutrition est un peu différente en eau salée, explique-t-elle. L’océan est plus froid, c’est un autre défi. Tout ce qui est brûlure de frottement dans l’eau salée, c’est beaucoup plus compliqué. »

Sa décision d’en faire son nouvel objectif remonte à juin 2019. Elle devait initialement le réaliser en 2020, mais la pandémie lui a joué un tour. C’est donc dire qu’elle s’est entraînée pendant plus de deux ans avant le jour J. Deux ans de longues distances en eau libre, d’efforts, de sacrifices.

« C’était quand même un bon défi en temps de pandémie avec la fermeture des piscines, souligne-t-elle également. C’était un peu compliqué, mais moi, je crois beaucoup au volume, à faire de la longue distance. Donc j’ai fait plusieurs longues sorties en lac, plusieurs entraînements en piscine aussi. J’ai fait plusieurs semaines qui tournaient autour de 40 km de nage. Ma plus grosse semaine était autour de 55 ou 56 km. »

« J’ai fait plusieurs entraînements de nuit parce que je savais que mon départ était à 23 h, que je nagerais de nuit, et je voulais m’habituer au feeling de nager dans le noir », ajoute-t-elle.

Elle a aussi dû organiser une campagne de financement, puisque le coût de la course, en incluant le pilote, les observateurs et les frais obligatoires, s’élevait à 7000 $. C’est sans parler de l’avion, de l’hôtel et de la nourriture. On parle de 20 000 $ au total.

Mais tout ça en valait entièrement la peine.

« Ce que j’aime, c’est le feeling d’avoir donné mon meilleur, d’avoir repoussé mes limites », dit-elle quand on lui demande ce qui la passionne de son sport.

Justine Brousseau se voit elle-même comme une ambassadrice de l’eau libre au Québec. « Je vais peut-être donner l’idée à d’autres personnes d’essayer », lance-t-elle.