Après avoir reçu un diagnostic de cancer en 2014, Jacques Villeneuve est encore bien vivant et il n’a rien perdu de sa verve légendaire. Entrevue.

Frédérick Duchesneau Frédérick Duchesneau
La Presse

« En bon slang québécois, on se pogne le cul à rien faire, c’est toute. »

Un appel à Saint-Cuthbert, il y a une douzaine de jours, pour prendre des nouvelles de l’oncle Jacques Villeneuve. Avec 30 minutes de retard, fait remarquer notre interlocuteur en décrochant. Ah bon. De toute évidence, il y a eu confusion sur le signal de départ.

Il n’en est pas offusqué. Sans filtre, fidèle à lui-même, il sera haut en couleur du début à la fin de ce court entretien de 14 minutes à peine.

En fait, même l’officialisation de l’entrevue avait été unique, deux jours plus tôt. Après nous être entendus sur l’heure – croyait-on –, il nous rappelle presque immédiatement pour expliquer qu’il venait juste de voir notre courriel de la semaine précédente. Son cellulaire, il ne le consulte pas régulièrement.

« C’est un bon dépanneur, mais c’est un faiseux de gogosses », justifie-t-il.

Jacques Villeneuve se porte aussi bien que possible. Dans les circonstances, sept ans après avoir appris qu’il souffrait d’un cancer colorectal, on pourrait croire qu’il est même un peu surpris d’être toujours en vie.

« Je disais à mon docteur que tous ceux que j’entends parler, d’un bord pis de l’autre, qui se découvrent un cancer, quatre ans après, ils crèvent souvent, dans la moyenne que je voyais. Il me répondait que c’était pas de même, il était choqué quand je disais ça, raconte-t-il avec un léger ricanement. En tout cas, je suis encore là. »

On utilise alors le mot rémission… « Je sais pas comment on appelle ça, mais [le cancer] est tranquille. Je suis meilleur en anglais qu’en français. Excuse-moi de dire ça, mais je déteste le français. Trop d’esti de mots pour expliquer ben des affaires. Tandis que l’anglais, c’est ben simple. » OK !

En résumé, selon ses explications, la maladie est stable.

« Ça va aussi bien que ça allait, c’est toujours pareil. Pas pire, pas mieux. Le cancer m’attaque de temps à autre, c’est encore là, mais ça a pas mal disparu. On le traite une fois par année quand on checke en scannage et ça bouge pas pour l’instant », indique-t-il.

Son cancer n’était pas opérable et il avait refusé la greffe de moelle. Pas question de passer un mois enfermé à ne voir que des médecins, avait-il déjà raconté lors de son passage à Tout le monde en parle, en 2015.

> Revoyez un extrait du passage mémorable de Jacques Villeneuve à Tout le monde en parle

Heureusement pour lui, six mois de chimiothérapie l’ont sauvé. En discutant plus tard de ses nombreuses blessures, il bifurquera lui-même vers la maladie.

« Quand ça va être mon tour, ça va être mon tour, c’est simple. Je pense pas à ça. Je veux vivre ce que j’ai, point final. »

L’amour de la mécanique

Depuis sa retraite des courses de motoneige, en 2016, Jacques Villeneuve mène donc une vie tranquille. « Il se pogne le cul », comme il le dit.

Vraiment, aucune course, pas de boulot en mécanique, rien ? « Yes. T’as pas compris mon mot, on se pogne le cul à rien faire ! », répète-t-il en riant.

Façon de parler, poursuit l’ex-pilote. Il travaille, entre autres, sur son nouveau motorisé, acheté usagé il y a deux ans. Rien de commercial, mais il fait toujours sa propre mécanique, « répare les cossins d’un copain ».

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, LA PRESSE

Jacques Villeneuve dans son garage à Saint-Cuthbert

Sa passion du travail manuel est toujours aussi forte. Comme son frère Gilles avant lui, Jacques a la mécanique dans le sang.

« Tu peux pas vivre si t’as pas de mécanique. Je peux pas concevoir quelqu’un qui a pas un garage, des outils. Pis, je me vois dans 10, 15, 20 ans, de pu avoir la force peut-être, d’être pu capable de faire ça, pis ça me fatigue, j’en reviens pas. C’est impossible que j’aie pas ça dans 20 ans, 30 ans ou 40 ans. Mais aucune idée si je vais me rendre jusque-là », réfléchit l’homme de 67 ans.

« Me semble que j’ai l’air de 55, 60 ans. Je pète le feu. Je sais que j’ai ralenti, que j’ai pu la même force, la même endurance. C’est sûr, je courserais pas à la journée longue comme je faisais dans le temps, oublie ça. »

Sa femme Céline et lui passent leurs étés en camping, aux Terrasses Montcalm, où ils ont acquis un terrain l’an dernier. Il n’en sort que toutes les deux semaines, pour aller couper le gazon à la maison.

En manque des courses

Jacques Villeneuve a mis un terme à sa carrière en course sur motoneige il y a cinq ans. Le porte-étendard du Grand Prix de Valcourt ne s’en cache pas : il s’ennuie encore des pistes.

« Je regarde les courses de temps en temps et je me dis que j’aimerais ça en faire. Mais je sais que mon système veut plus », reconnaît-il.

Et vous avez 67 ans, lui glisse-t-on poliment…

« Je sais ben, mais qu’importe, répond prestement celui dont le débit n’a aucunement ralenti. Je m’étais tout le temps dit que j’en ferais jusqu’à 80 et quelques années, de la motoneige ou de la course. À un moment donné, j’ai commencé à réaliser le danger et la peur de ça. Ça fait que je me suis dit : “OK, là c’est vrai, on va arrêter d’abord.” Parce que tu cours à 85 % au lieu de courir à 100 %, pis le risque va arriver à un moment donné, veux, veux pas. »

PHOTO RENÉ MARQUIS, ARCHIVES LA TRIBUNE

Jacques Villeneuve au Grand Prix de Valcourt

Jusqu’à cette prise de conscience, il n’en avait rien à faire des risques. Ni des blessures, d’ailleurs. Téméraire notoire, il a multiplié les sorties de piste spectaculaires au fil des ans. Villeneuve ne sait pas combien d’accidents graves il a subis en carrière. Mais il a retenu au moins un chiffre.

« J’ai 13 commotions cérébrales dans ma vie. Un joueur de hockey se magane un ongle, un doigt pis ils te donnent un mois de vacances. Moi, j’ai 13 commotions de faites, pis je suis encore debout, j’ai pas de troubles avec ça. J’ai le corps difficile, je suis difficile à la douleur ou quoi que ce soit. Je vis assez facilement avec ça. »

Le fait de le voir si souvent amoché a peut-être contribué au folklore qui entoure l’homme. On lui raconte à ce sujet une histoire de blessures qu’il s’empresse de démentir.

N’empêche qu’il a bel et bien, par exemple, fait une course de motoneige avec le poignet gauche fracturé et plâtré. Grâce à un « accrochoir » qu’il s’était fait pour réussir à tenir la poignée.

On lui demande s’il avait tiré une certaine fierté du fait d’être perçu comme le casse-cou en chef. Puis, au fil de sa réponse, on réalise qu’il parle encore de la course au présent.

« Non, non, assure-t-il. Je fais ce que j’aime faire, point final. Tant mieux si le monde aime ça. Mais je cours pour personne, à part pour moi-même. Je veux me satisfaire de faire chaque tour. Je cours pas pour un championnat, je vais courir pour une victoire à chaque fois ou à chaque tour. »

La même approche qu’il applique au quotidien.

« Je vis au jour le jour. Au moment même. »

La famille

Il l’a déjà dit dans le passé. Jacques Villeneuve n’entretient ni regrets ni frustrations par rapport à sa carrière.

« Mais je trouve ça plate un peu que ça ait pas été mieux que ça, avoue-t-il. Pour l’importance que ça aurait pu nous donner plus à mon épouse et moi. Je trouve ça un peu plate pour elle pour ça. J’aurais aimé faire mieux que ça, mais dans la vie, ç’a pas marché de même, c’est simple. »

Puis, on discute un peu de la famille. De son neveu Jacques, à qui il n’a pas parlé depuis huit ou neuf ans – « je comprends pas que le monde en revienne ou en revienne pas » –, et de son frère Gilles, son « meilleur chum », son « mentor », mort en piste il y aura 40 ans l’an prochain.

« On roulait vite avec un char sans savoir pourquoi exactement. Gilles avait la course en tête depuis le bas âge. Moi, non, affirme-t-il. Je faisais ce que mon frère plus vieux faisait. »

J’essayais de suivre mon frère, c’est tout. Sans savoir ou réaliser que je courserais un jour.

Jacques Villeneuve

Quoi qu’il en soit, en rétrospective, Jacques Villeneuve ne se plaint pas de son sort. Une fois de plus, on comprend que ce n’est pas vraiment pour lui qu’il aurait aimé connaître davantage de succès en course automobile.

« Comme n’importe qui dans la vie, tu en veux tout le temps plus. C’est sûr que si j’avais été millionnaire, moi je suis un gâteux, j’aurais gâté un paquet de monde alentour de moi. Mais c’est pas le cas. Je suis ben content de qu’on a pour l’instant, c’est toute. »