Au-delà de l’affaire en elle-même, les dénonciations de climat « toxique » survenues mardi chez Natation artistique Canada illustrent qu’il faudra accorder plus d’importance aux fonctions « éducatives et sociales » du sport, croit le fondateur d’un organisme qui travaille auprès des jeunes athlètes en milieu défavorisé, Fabrice Vil.

Henri Ouellette-Vézina
Henri Ouellette-Vézina La Presse

« Pour moi, l’un des enjeux importants que ça soulève, c’est la disproportion de l’importance qui est accordée à la performance sportive, par opposition aux fonctions éducatives ou sociales du sport », lâche le directeur général de Pour 3 points, dont la mission est de « transformer » les entraîneurs sportifs en coachs de vie, d’abord auprès de jeunes vivant dans des quartiers plus vulnérables.

M. Vil ajoute qu’il faudra faire un « choix politique » à ce chapitre. « Tant et aussi longtemps qu’on va placer cette importance prépondérante à la compétition, sans honorer le reste, il y aura toujours des biais dans la manière dont on investit dans nos programmes et, ultimement, les ressources pour assurer que le sport s’exerce dans des conditions saines », avance-t-il.

Il faut considérer que le sport n’est pas qu’une affaire de médailles, mais d’abord et avant tout une question de santé communautaire. Quand on aura évolué là-dessus, je pense qu’il y aura un impact sur les politiques en place.

Fabrice Vil, fondateur et directeur général de Pour 3 points

Plus tôt mardi, six athlètes de natation artistique, dont la championne olympique Sylvie Fréchette, ont brisé le silence et dénoncé la culture d’abus et le climat toxique qui sévissent depuis des années au sein de Natation artistique Canada. Une demande d’action collective a également été déposée contre l’organisation pour reconnaître le tort causé aux anciennes athlètes et pour assurer la protection des futures nageuses.

Les plaignantes estiment que « le climat d’entraînement n’était pas sécuritaire » et incluait une combinaison d’abus psychologique, d’intimidation, d’humiliation, de négligence et de harcèlement. Elles réclament 250 000 $ en dommages punitifs à Natation artistique Canada et 12 500 $ en dommages moraux individuels pour chaque année où elles ont évolué au sein de l’équipe nationale.

« Il y a huit ans, j’ai tenté d’alerter mes collègues et l’équipe technique. On m’a dit que je délirais. […] On m’a tenue sous silence au risque de perdre ma place sur l’équipe olympique », a notamment témoigné Chloé Isaac, nageuse synchronisée canadienne aujourd’hui âgée de 29 ans.

Quels impacts pour un athlète ?

Dans un contexte sportif, l’entraîneur joue « un rôle de premier plan » sur le développement de ses athlètes, rappelle Fabrice Vil. « Après les parents, le coach n’est pas bien loin dans la vie de la personne, souligne-t-il. Cette influence est encore davantage accrue si elle est plus jeune. »

PHOTO PATRICK SANFAÇON, LA PRESSE

L’entrepreneur Fabrice Vil

« Il y a tout un ensemble de choses qui se retrouvent touchées par une situation pareille : le sentiment de sécurité, le sentiment d’appartenance à un groupe, l’estime de soi, la compétence. On parle de besoins de base », ajoute M. Vil, pour qui il ne faut pas négliger la « situation d’autorité » des entraîneurs. « Ça crée une bulle où la personne qui s’attend à voir ses besoins comblés ne s’y retrouve plus du tout. »

Ultimement, cette « cascade » d’épreuves et d’émotions entraîne des dommages « très importants » pour ces athlètes, qui vont bien au-delà des performances sportives. « Être dans un environnement pareil, ça a des impacts sur la vie de ces personnes-là, et il faut en être très conscients », prévient le trentenaire.

« Ça demande énormément de courage de prendre la parole comme ça et de dénoncer certaines situations, d’autant que dans certains milieux, quand on parle de ce type d’abus, c’est loin d’être garanti que les gens vont croire les allégations. Il y a souvent beaucoup d’adversité », ajoute le Montréalais. « Voyons aujourd’hui comment ce sera traité, mais c’est certain qu’on ne peut plus appartenir pleinement à un groupe quand on se sent sous l’emprise de comportements nocifs », conclut l’entrepreneur.