Qui ont été les athlètes québécois les plus influents des 40 dernières années ? L'équipe des sports de La Presse en a identifié huit, de tous les horizons, et vous présentera des portraits toute la semaine. Aujourd'hui : Eugenie Bouchard.

Alexandre Pratt Alexandre Pratt
La Presse

C’était en janvier 2014. Au début de l’Eugeniemania. Eugenie Bouchard grimpait les échelons du top 100, une dizaine de rangs à la fois. Du jamais vu pour une joueuse d’ici.

Dans un élan d’enthousiasme, Eugène Lapierre, vice-président de Tennis Canada, avait risqué une prédiction. L’impact d’Eugenie Bouchard sur le tennis canadien serait semblable à celui de Nadia Comaneci sur la gymnastique québécoise, après les Jeux olympiques de Montréal, en 1976.

« J’ai l’impression que c’est le début d’une nouvelle ère pour le tennis, avait-il lancé. On se souvient des Jeux olympiques de 1976 et de Nadia Comaneci, alors que pendant quelques années, tous les clubs de gymnastique ont accueilli bon nombre de petites filles qui voulaient l’imiter. On a eu le même phénomène au tennis en Russie avec Anna Kournikova, et ensuite Maria Sharapova, alors que toutes les jeunes sportives russes se sont mises à graviter sans y penser vers le tennis. »

Avec le recul, Eugène Lapierre avait vu juste.

Six mois après sa prophétie, plus de 700 000 téléspectateurs québécois regardaient en direct la finale de Wimbledon, opposant Eugenie Bouchard et Petra Kvitová. Cet été-là, les inscriptions dans les clubs de tennis de la province ont explosé. De 2013 à 2015, le nombre de joueurs fédérés au Québec a plus que doublé (+ 103 %). Une fois formés, ces joueurs ont embrassé la compétition. De 2015 à 2018, le nombre d’inscriptions dans les tournois sanctionnés par Tennis Québec a augmenté de 50 %.

PHOTO CARL COURT, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Eugenie Bouchard en finale à Wimbledon en 2014

Des chiffres exceptionnels. D’autant que l’Eugeniemania n’a pas duré longtemps. La chute de l’athlète québécoise fut aussi raide que son ascension. Aujourd’hui âgée de 27 ans, elle s’accroche au circuit de la WTA, mais doit se qualifier ou recevoir des invitations pour accéder aux tableaux principaux des grands tournois.

Raphaëlle Leroux, 14 ans, est une des meilleures joueuses de son âge au pays. Elle fait partie de cette cohorte de jeunes filles attirées par le tennis grâce à Eugenie Bouchard.

« Si je joue au tennis, c’est à cause d’Eugenie, m’a-t-elle expliqué. J’avais 5 ans lorsque j’ai commencé à la suivre. Elle était alors dans le top 5 mondial. Elle était mon idole. J’étais émerveillée par son talent. Je la trouvais tellement bonne. Tellement belle. Je voulais juste être comme elle. »

Raphaëlle portait des vêtements Nike. Comme ceux d’Eugenie. Elle jouait avec une raquette Babolat. Comme celle d’Eugenie.

Je voulais frapper fort comme elle. C’est drôle, parce qu’aujourd’hui, mon style ressemble au sien. Ma grande force, c’est le jeu en fond de terrain.

Raphaëlle Leroux, 14 ans

Alexia Campagna, 13 ans, s’est elle aussi intéressée au tennis en raison d’Eugenie Bouchard.

« Avant, je faisais de la danse, mais ça ne m’intéressait pas tant que ça. Puis j’ai commencé à regarder le tennis à la télévision. C’était elle qui jouait. Tout de suite, j’ai ressenti quelque chose. Elle est venue me toucher. J’ai demandé à mes parents de m’inscrire au tennis. »

« Après, je l’ai vue jouer à la Coupe Rogers. J’ai un autographe d’elle. Je suis toujours habillée en Nike. Mes coachs, eux, trouvent que je lui ressemble. Physiquement, mais aussi dans mon jeu. Moi, ce qui m’inspire le plus chez elle, c’est sa persévérance. »

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Les inscriptions, les cotes d’écoute, c’est la partie quantifiable du legs d’Eugenie Bouchard au tennis local. Celle qu’on peut évaluer avec certitude.

Mais il y a aussi des intangibles, souligne l’ancien joueur Jocelyn Robichaud, qui est aujourd’hui directeur du programme national des entraîneurs de Tennis Canada.

Comme quoi ?

« La confiance de pouvoir gagner. Il y a eu de bonnes joueuses canadiennes avant elle. Sauf que les victoires étaient aléatoires. Comme des coups de chance. Ce n’était jamais constant. Je me souviens qu’entre coachs, on s’envoyait des messages textes pour souligner toutes les petites victoires. Quand un joueur remportait un tournoi junior J4 ou J5, on était super excités. Puis Eugenie et Milos [Raonic] sont arrivés. Tout a changé. »

Les entraîneurs de Tennis Canada savaient qu’Eugenie Bouchard avait du potentiel. « On croyait qu’elle allait atteindre le 75e rang mondial. Peut-être le 50e. Mais très jeune, elle a enchaîné les victoires dans les tournois du Grand chelem. Elle a prouvé à tous les autres que c’était possible, pour une Canadienne, de participer à une finale à Wimbledon. D’atteindre le top 5 mondial. Elle a brisé un plafond de verre. »

C’est probablement le plus bel héritage qu’elle laissera au tennis canadien, croit Jocelyn Robichaud. « Milos et elle ont tracé le chemin pour les suivants. Si Bianca [Andreescu], Denis [Shapovalov] et Félix [Auger-Aliassime] jouent avec confiance et connaissent autant de succès, aujourd’hui, je suis convaincu que c’est un peu grâce à Eugenie. »