(Québec) Il n’y a pas si longtemps encore, à cette période de l’année, il aurait été de l’autre côté de l’Atlantique. Quelque part en Europe probablement, à Lahti, en Finlande, à Cogne, dans la Vallée d’Aoste, ou dans un endroit où le tréma est roi, comme Otepää peut-être.

Publié le 14 févr. 2021
Gabriel Béland
Gabriel Béland La Presse

Il se serait assurément trouvé dans un lieu avec de la neige, entouré des meilleurs skieurs de la planète, prêts à en découdre sur les pistes. C’était la vie d’Alex Harvey : cinq mois en Europe durant l’hiver, puis des camps d’entraînement l’été.

« C’était un peu une vie de moine », lâche Harvey au cours d’un entretien cette semaine avec La Presse.

Il a vécu cette vie de moine pendant 10 ans. Mais cette année, pas de course, pas d’Europe et très peu de trémas. Alex Harvey vit son deuxième hiver à la maison, à Saint-Ferréol-les-Neiges, depuis sa retraite sportive de l’hiver 2019.

Le fondeur canadien le plus décoré de l’histoire skie encore, bien sûr, mais pas comme avant. Dimanche dernier, par exemple, il a tiré son neveu de quelques mois dans un traîneau.

« Quand je skie, la plupart du temps, c’est avec ma blonde ou des amis de la famille. C’est en gang. Me pousser, je ne le fais plus vraiment », dit-il.

Devenir avocat

PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

Alex Harvey a passé les derniers mois à étudier pour le Barreau. L’expérience lui a parfois rappelé le ski de fond, avec des journées où tout semble lui sourire et d’autres où rien ne va.

La retraite peut être douloureuse pour les athlètes, une dernière blessure dont certains guérissent difficilement. L’homme de 32 ans assure que ce n’est pas son cas.

Harvey avait déjà prévu sa vie après le sport. Dès 2009, il a commencé un bac en droit à l’Université Laval. Il étudiait comme il pouvait entre les courses de ski de fond, les championnats du monde et trois Jeux olympiques d’hiver. Il a reçu son diplôme en janvier 2020.

Ça m’a pris 10 ans faire un bac en droit qui normalement en prendrait trois. Cela dit, j’étais le seul sur l’équipe nationale qui étudiait. Moins d’un an après ma retraite j’étais diplômé. Je suis quand même fier de ça.

Alex Harvey

Alex Harvey a passé les derniers mois à étudier pour le Barreau. L’expérience lui a parfois rappelé le ski de fond, avec des journées où tout semble lui sourire et d’autres où rien ne va.

« En ski comme en droit, je pense qu’il faut être résilient, être capable d’apprendre de ses erreurs et de tourner la page quand ça va mal », note Harvey, qui entend faire son stage chez BCF avocats à Québec.

« Oui, en ski, j’en ai eu de beaux succès. J’ai eu la chance que ce soit médiatisé au Québec. Mais les journées plus difficiles, on en parlait peut-être moins. Il y avait 35 épreuves par année. Si j’avais quatre ou cinq podiums dans l’année, c’était exceptionnel. »

PHOTO ARCHIVES REUTERS

Devon Kershaw et Alex Harvey ont écrit une page d’histoire canadienne en 2011 en remportant l’or au sprint par équipes des Mondiaux de ski nordique, en Norvège.

« J’étais vidé »

La décision de tirer sa révérence à la fin de la saison 2019 est venue naturellement. Cette vie monastique avait commencé à l’user.

« C’était cinq mois dans mes valises. Chaque fin de semaine, on changeait d’hôtel. J’ai visité le monde, c’est incroyable. Mais à un moment donné, tu as envie d’être chez toi. »

Ses vieux coéquipiers ont pris leur retraite après les Jeux de PyeongChang, en 2018. Il a commencé sa dernière saison sans eux. « Quand je partais, je partais cinq mois, mais je partais avec mes meilleurs amis, dit-il. Là, je n’avais plus mes amis avec moi. »

Alex Harvey se souvient précisément du moment où il a compris que c’était probablement la fin. C’était à Oberstdorf, en Allemagne, le 3 janvier 2019 durant le Tour de ski.

« J’ai complètement craqué. Je n’avais plus rien dans mon corps. J’étais vidé. J’ai passé le fil d’arrivée. La première personne à qui j’ai parlé, c’était mon farteur. J’ai dit : “On se booke un billet, je m’en vais chez nous demain.’’ Le lendemain, je prenais l’avion. »

C’est de retour chez lui, à Saint-Ferréol, près de Québec, qu’il a pris la décision. L’étape de la Coupe du monde sur les plaines d’Abraham, à la maison, serait son chant du cygne. C’était en mars 2019.

Il ne l’a jamais regretté.

PHPTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

La finale en poursuite 15 km chez les hommes, à Québec, en 2019. Un grand moment pour Alex Harvey.

Avec les siens

Il vit encore à Saint-Ferréol-les-Neiges, où il a grandi. Sa famille s’y trouve toujours. Sa retraite est un retour aux sources.

« Ma sœur a un petit garçon, j’ai des amis qui ont des enfants. Bon, là, il y a la pandémie, mais en temps normal, je peux voir davantage ma famille. Mes parents ne rajeunissent pas », dit-il.

Harvey a commencé à s’impliquer récemment avec les Amis du Mont-Sainte-Anne, organisme qui milite pour un réinvestissement massif dans la montagne. Il raconte comment il est passé avec les années d’une vision idyllique du mont à une sorte de désillusion.

En grandissant, pour moi, le mont Saint-Anne, c’était le paradis sur terre. Je rentrais de l’école dans l’autobus et je faisais mes devoirs. J’avais le droit d’aller en ski après à la lampe frontale avant de souper.

Alex Harvey

« L’été, on se faisait des pistes de vélo de montagne. C’était vraiment un terrain de jeu incroyable », ajoute-t-il.

« J’ai toujours été un ambassadeur tellement fier du mont Saint-Anne. Mais en voyageant avec ma carrière, je me suis rendu compte que la montagne n’était pas développée à son plein potentiel, ajoute Harvey. On dirait qu’on se contente du statu quo et on patche quand ça brise. »

Un nouveau boulot, une cause à défendre, un retour aux sources… Alex Harvey a une retraite remplie et sereine. La compétition ne lui manque jamais ?

Pas trop, répond-il. Parfois, quand ça lui prend, il va rendre visite aux jeunes du centre national d’entraînement près de chez lui. « Juste pour retrouver le goût du sang dans la gorge ! »

« Les jeunes s’améliorent sans cesse, et moi, je n’ai plus le niveau d’avant, dit-il. Mais c’est correct. C’est ça, la vie. »