C’est une photo de carte postale. Au loin, le soleil se couche sur le lac Taureau aux ondulations paisibles. Au premier plan, un homme, casquette sur la tête et pieds nus, contemple l’horizon depuis un quai. Quelques instants plus tard, la signification de cette photo n’est déjà plus la même.

Pascal Milano Pascal Milano
La Presse

En ce 21 juin 2019, Dominic Frappier célèbre la fin de son baccalauréat en kinésiologie avec des amis. Le joueur de ligne offensive du Vert & Or (football) et membre de l’équipe d’athlétisme saute alors au bout du quai. C’est un haut fond. Sa tête heurte le fond de l’eau.

« J’ai senti un crac, une fracture, et je ne sentais plus mes jambes, décrit l’homme de 25 ans. J’ai poussé dans le fond de l’eau avec mes bras pour essayer de me débattre et me sortir de là. Avec l’adrénaline, je sentais encore beaucoup mes bras. Mes amis sont venus me sortir de l’eau très rapidement. J’ai vraiment été chanceux. Beaucoup avaient des formations en premiers soins : ils m’ont immobilisé la tête, sorti sur le quai et on a attendu l’arrivée de l’ambulance. »

Quelques heures plus tard, il se réveille dans une chambre de l’hôpital du Sacré-Cœur de Montréal. Verdict : une fracture de la colonne au niveau des cinquième et sixième vertèbres cervicales. Il est tétraplégique. Intubé, il n’est pas en mesure de parler. Il essaie de se faire comprendre avec les yeux.

« La douleur, c’est temporaire. Avec le sport, j’ai eu des blessures, comme des dislocations d’épaule. Je sais ce qu’est la douleur. Mais voir tes parents pleurer et avoir de la peine, c’est vraiment plus difficile. Ça fait mal », dit-il.

Cinq jours après l’accident, Dominic Frappier ouvre un deuxième compte Instagram (@dominic.frappier) en publiant la photo de lui en train de contempler le coucher de soleil. Il souhaite en faire un journal de bord afin de montrer sa progression à tous ses proches qui ont, forcément, beaucoup de questions.

  • Le 24 juin 2019, Dominic Frappier à l’hôpital trois jours après l’accident

    PHOTO TIRÉE DU COMPTE INSTAGRAM @DOMINIC.FRAPPIER

    Le 24 juin 2019, Dominic Frappier à l’hôpital trois jours après l’accident

  • « Il n’y a pas de petites victoires. Ça m’a pris 30 minutes faire ce chef-d’œuvre. La motricité revient, mais c’est surtout ma débrouillardise qui m’aide pour l’instant. Je me débrouille seulement avec mon pouce et mon index. Les autres doigts se font attendre. »

    PHOTO TIRÉE DU COMPTE INSTAGRAM @DOMINIC.FRAPPIER

    « Il n’y a pas de petites victoires. Ça m’a pris 30 minutes faire ce chef-d’œuvre. La motricité revient, mais c’est surtout ma débrouillardise qui m’aide pour l’instant. Je me débrouille seulement avec mon pouce et mon index. Les autres doigts se font attendre. »

  • Ici, Dominic obtient son diplôme (baccalauréat en kinésiologie).

    PHOTO TIRÉE DU COMPTE INSTAGRAM @DOMINIC.FRAPPIER

    Ici, Dominic obtient son diplôme (baccalauréat en kinésiologie).

  • Dans les derniers mois, Dominic Frappier a testé ou eu un petit échantillon de différentes disciplines, mais c’est le rugby en fauteuil roulant qu’il a préféré.

    PHOTO TIRÉE DU COMPTE INSTAGRAM @DOMINIC.FRAPPIER

    Dans les derniers mois, Dominic Frappier a testé ou eu un petit échantillon de différentes disciplines, mais c’est le rugby en fauteuil roulant qu’il a préféré.

  • En janvier, il a subi une chirurgie de transferts nerveux. La procédure, qui a duré huit heures, a consisté à prendre des nerfs associés à des muscles fonctionnels et à les brancher aux nerfs de muscles paralysés.

    PHOTO TIRÉE DU COMPTE INSTAGRAM @DOMINIC.FRAPPIER

    En janvier, il a subi une chirurgie de transferts nerveux. La procédure, qui a duré huit heures, a consisté à prendre des nerfs associés à des muscles fonctionnels et à les brancher aux nerfs de muscles paralysés.

  • Dominic Frappier, le 25 avril 2020

    PHOTO TIRÉE DU COMPTE INSTAGRAM @DOMINIC.FRAPPIER

    Dominic Frappier, le 25 avril 2020

1/6
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

C’est avec le même état d’esprit d’ouverture qu’il a accepté, quelques mois plus tard, de participer à La longue remontée, une série documentaire de six épisodes actuellement diffusée sur AMI-télé. Elle se retrouvera ultérieurement sur Ies ondes d’ICI Explora.

« Je veux montrer le long cheminement derrière un traumatisme. Ça peut aussi sensibiliser les gens. Face à une personne handicapée, tétraplégique ou qui a des problèmes, je veux que les gens voient l’histoire derrière tout ça et qu’ils aillent vers elle. On n’est pas des personnes différentes des autres. »

Pas d’apitoiements

Peu après son accident, Dominic Frappier est transféré à l’Institut de réadaptation Gingras-Lindsay-de-Montréal, où il demeure encore aujourd’hui. À ce moment-là déjà, il s’est promis de se battre. Il n’y a pas eu d’apitoiements, martèle-t-il, malgré les nouveaux défis et la longue route en avant.

Je me suis dit tout de suite que je voulais essayer de récupérer le plus vite possible et m’améliorer. Dès les premiers jours, j’ai essayé de manger par moi-même et de faire mes affaires le plus vite possible.

Dominic Frappier

« Il y a de la fierté à ne pas se faire nourrir par quelqu’un d’autre. […] Tu veux devenir autonome, mais ça devient un défi de faire les tâches quotidiennes. C’est déjà une épreuve de juste s’habiller, de se brosser les dents, de prendre sa douche et d’être prêt à commencer ta journée. »

Les paroles confirment l’impression qui se dégage de ses photos Instagram. Le jeune homme y est souvent souriant et ne fait jamais ses exercices de physiothérapie à moitié. À ce chapitre, il énumère les vertus présentes dans le sport, comme la résilience et le dépassement de soi, puis les met en parallèle avec sa situation.

« Dans le sport, tu as toujours des obstacles et tu dois te surpasser pour donner le meilleur de toi-même. Je retrouve un peu ça dans ce que je vis en ce moment. C’est un peu une game ou une compétition chaque jour de me lever et de me dépasser. En ce moment, je suis content d’avoir la rigueur que j’ai apprise à travers le sport. J’ai le goût de travailler et de m’améliorer. »

En prévision d’une intervention chirurgicale de transferts nerveux, au mois de janvier à l’hôpital Maisonneuve-Rosemont, il a d’ailleurs dû redoubler d’ardeur et renforcer ses muscles. La procédure, qui a duré huit heures, a consisté à prendre des nerfs associés à des muscles fonctionnels et à les brancher aux nerfs de muscles paralysés. « C’est comme un changement de câble électrique », illustre-t-il à propos de cette opération qui va lui redonner de la force dans le haut du corps.

Puisque les nerfs repoussent de 1 millimètre par jour, ce n’est que dans six mois à un an qu’il commencera à voir une réelle différence. Pour l’instant, cette opération a fait en sorte que sa sortie de l’Institut Gingras-Lindsay est reportée au mois de juin.

« Il y a eu une période d’alitement et une immobilisation au niveau du haut du corps pendant deux semaines. Puis, comme c’est une première au Québec, ils sont vraiment prudents dans le protocole. D’avoir la chirurgie, c’est un pas en arrière, mais c’est pour en faire plusieurs en avant par la suite, résume-t-il avant d’aborder son retour à la maison. J’ai des appréhensions. Ici, j’ai développé une routine et l’environnement est optimal puisque tout est adapté. Ce n’est pas encore le cas chez mes parents. De refaire ma routine là-bas, et d’être un peu plus autonome, c’est épeurant. Chaque grande étape aura son lot de défis en ce moment. »

Nouvelle passion

Dans les derniers mois, Dominic Frappier a testé différentes disciplines, ou en a eu un petit échantillon : escalade, athlétisme, rugby en fauteuil roulant… Le jeune homme, qui a fait du sport toute sa vie, n’envisage pas de s’en passer. « Au centre, tu es dorloté, chouchouté et ils font attention à toi. Faire un sport un peu physique, ça ramène l’esprit de compétition. Ça fait du bien », dit-il.

Dans le lot, c’est le rugby en fauteuil roulant qu’il a préféré. Comme au football, les chocs peuvent être spectaculaires. « On retrouve un peu le même environnement. En rencontrant des gens qui ont vécu sensiblement le même traumatisme, il y a cinq ou dix ans, ça m’a montré l’évolution que je pouvais avoir. Certains sont sur l’équipe nationale [canadienne]. Ils voyagent partout dans le monde et ils sont autonomes. Ça m’a donné beaucoup d’espoir. »