Médecin dans un centre de détention en Ontario, Marie-Ève Beauchemin-Nadeau s’est retirée de l’haltérophilie l’an dernier en raison de blessures. Mais l’appel des barres était trop fort.

Simon Drouin Simon Drouin
La Presse

Malgré la pandémie de COVID-19, la pratique de Marie-Ève Beauchemin-Nadeau n’a pas beaucoup changé à Elgin-Middlesex, centre de détention à sécurité maximale à London, en Ontario.

La médecin de famille voit de tout : problèmes cardiaques, diabète, haute pression, cancers, maladie mentale, toxicomanie, VIH, hépatite C et autres infections. Seulement, la plupart des consultations se font maintenant derrière la vitre du parloir, déserté depuis l’interdiction des visites décrétée par le gouvernement provincial.

« C’est un peu surréaliste », convient la Dre Beauchemin-Nadeau, qui préfère néanmoins cette procédure à la télémédecine. « C’est plus facile de voir l’émotion de la personne quand on est face à face plutôt que séparés par un écran. Et je peux observer beaucoup de choses sans les toucher. Hier, j’ai fait un examen neurologique sans contact direct avec le patient. »

Quand la situation l’exige – le drainage d’un abcès, par exemple –, la double athlète olympique en haltérophilie met gants, masque et visières et passe de l’autre côté de la vitre.

Pour le moment, aucun cas de COVID-19 n’a été détecté parmi les détenus et les employés de la prison, dont la population a été réduite depuis le début de la crise.

La Dre Beauchemin-Nadeau, qui travaille à Elgin-Middlesex depuis 2017, ne s’inquiète pas trop pour elle-même. Elle est en grande forme et n’est jamais en contact avec des proches potentiellement vulnérables. « Mon niveau de stress varie en fonction de ma consommation de médias », précise-t-elle.

En janvier 2019, l’athlète originaire de Candiac a annoncé sa retraite de l’haltérophilie à l’âge de 31 ans. Deux mois plus tôt, elle avait pris part aux Championnats du monde au Turkménistan. Elle pensait se rendre jusqu’aux Jeux olympiques de Tokyo, mais son corps ne suivait plus.

Dès que j’essayais d’augmenter un tout petit peu mon entraînement, je me blessais. Le dos, le genou, il y a toujours quelque chose qui lâchait. De 2014 à 2018, je ne me souviens pas d’un mois où je n’ai pas eu une blessure.

Marie-Ève Beauchemin-Nadeau

Ses performances déclinaient. Elle ne parvenait plus à atteindre les records personnels qui l’avaient menée à la sixième place aux Jeux olympiques de Londres en 2012, au cinquième échelon mondial en 2013 et à l’or aux Jeux du Commonwealth de 2014.

Malgré son travail de médecin, Marie-Ève Beauchemin-Nadeau est restée très active : yoga, kickboxing, entraînement fractionné de haute intensité. Après quelques mois, toutes ses douleurs avaient disparu.

Pendant l’été, une amie haltérophile lui a demandé de venir lui tenir compagnie pour une séance d’entraînement. « Finalement, je n’ai pas été capable de ne pas prendre de barre ! Tranquillement, j’ai fait un peu d’arrachés ici et là. Ça allait bien. »

En septembre, elle s’est présentée à une compétition régionale en Ontario. Sans grande préparation, elle s’est approchée des standards nationaux. Elle les a atteints deux mois plus tard aux Championnats provinciaux, où elle a fait mieux qu’à ses derniers Mondiaux.

En février, elle a réalisé les minima pour les Championnats panaméricains de Santa Domingo, dernier évènement de la sélection olympique, annulé en raison de la pandémie.

J’avais manqué trop d’étapes pour me qualifier, mais je ne le faisais pas pour ça. Ce n’était que pour le plaisir. Rendu là, c’est juste du bonbon.

Marie-Ève Beauchemin-Nadeau

« Je n’ai pas de stress financier, pas de stress de qualification pour d’autres compétitions, ajoute-t-elle. Je le fais parce que ça me tente, parce que je suis capable et parce que j’aime ça. C’est tout. »

Depuis le début du confinement, elle tient la forme en faisant de la musculation avec des poids prêtés par son gym local. Parfois, elle descend au sous-sol de son immeuble pour pratiquer des arrachés avec la barre qu’elle avait gagnée aux Championnats canadiens de 2009.

« C’est sûr que sans les poids, ce n’est pas la même chose, mais c’est un excellent mouvement pour pratiquer la proprioception et la mobilité. »

Sinon, elle entretient les muscles de ses jambes et son cardio en se rendant au centre de détention à vélo. « Je n’ai pas de voiture, c’est donc mon principal moyen de transport. »

Au vu de l’évolution du nouveau coronavirus en Afrique et en Amérique du Sud, Marie-Ève Beauchemin-Nadeau serait surprise que des compétitions internationales d’haltérophilie soient présentées cette année.

Dans deux mois, elle déménagera à Montréal pour se rapprocher de sa famille et entreprendre une spécialisation d’un an en médecine des dépendances. « Il y a beaucoup de problèmes de toxicomanie chez les détenus. Ça m’a ouvert les yeux sur le sujet. J’ai vraiment aimé ça et j’ai décidé de faire une formation supplémentaire pour orienter ma pratique spécifiquement là-dessus. »

L’haltérophilie ? Elle continuera tant que ça ne deviendra « pas un casse-tête ». « J’en fais parce que c’est un défi personnel. J’aime ça, lever des charges à bout de bras. Même si ça peut sembler ridicule dans le contexte de la crise actuelle ! Ça me fait sentir vivante d’être en contrôle de mon corps. »

Dopage

PHOTO FOURNIE PAR MARIE-ÈVE BEAUCHEMIN-NADEAU

Marie-Ève Beauchemin-Nadeau a remporté la médaille d'argent (moins de 75 kg) aux Jeux du Commonwealth de Gold Coast, en 2018.

« Peu d’espoir »

Comme sa compatriote Christine Girard, sacrée championne olympique à rebours, Marie-Ève Beauchemin-Nadeau a gagné deux rangs par rapport à son classement initial aux Jeux de 2012, après le retestage d’échantillons des années plus tard. Elle croit qu’elle serait « probablement » montée sur le podium aux Mondiaux de 2013 si cette procédure rétroactive avait été appliquée. « Choquée » et « déçue », elle ne vit cependant pas dans l’amertume. « Sinon, je ne serais pas revenue. Je suis déçue des décisions de certaines personnes dans l’administration de notre sport. […] Le problème de dopage dans l’haltérophilie – mais c’est la même chose dans tous les sports – ne pourra être réglé par les athlètes eux-mêmes. Les pays qui dopent leurs athlètes devront décider que ce n’est plus la façon dont ils veulent gagner. Je ne crois pas que ça va arriver. J’ai peu d’espoir que ça disparaisse complètement. Ceci dit, les grandes organisations comme le Comité international olympique ont du pouvoir. Si elles décident de vraiment mettre leurs culottes et de faire passer la santé des athlètes avant leur cash, elles seraient capables d’améliorer la situation beaucoup mieux que ce qu’elles font présentement. »