Le Conseil des athlètes d’Athlétisme Canada, codirigé par le coureur québécois Charles Philibert-Thiboutot, s’indigne de l’incurie de la fédération dans le dossier de l’entraîneur déchu Dave Scott-Thomas, qu’une ancienne athlète accuse d’abus alors qu’elle était mineure.

Simon Drouin Simon Drouin
La Presse

Scandalisé par le témoignage d’une ancienne coureuse qui affirme avoir été victime d’abus de son entraîneur quand elle était mineure, l’athlète olympique Charles Philibert-Thiboutot reproche à Athlétisme Canada un manque d’empathie et de responsabilisation.

Dans un article-choc publié samedi dans le Globe and Mail, Megan Brown raconte comment Dave Scott-Thomas, entraîneur vedette du Speed River Track Club de Guelph, l’a manipulée à l’époque où elle avait 17 ans pour avoir des relations sexuelles avec elle. Elle a abouti dans l’aile psychiatrique d’un hôpital, séjour durant lequel l’entraîneur a eu une autre relation avec elle, a indiqué la femme aujourd’hui âgée de 35 ans.

Fruit d’une enquête de plusieurs mois appuyée par 70 témoignages, le texte du quotidien torontois dévoile la face cachée de Scott-Thomas, dont les succès comme spécialiste de fond et de demi-fond s’articulaient autour d’une mentalité de « victoire à tout prix ».

« Son récit personnel à elle est à se lancer en bas de sa chaise, a réagi Philibert-Thiboutot lundi. C’est vraiment horrible ce à travers quoi elle a dû passer. Mais ce qui est également horrible par la suite, c’est l’inaction d’Athlétisme Canada (AC) et de l’Université de Guelph, qui est la pire, je pense, dans cette histoire. »

Manque d’empathie

Le 17 décembre, à la surprise générale, Scott-Thomas a été démis de ses fonctions par l’Université de Guelph, dont il dirigeait avec succès le programme d’athlétisme depuis plus de 20 ans. La direction de l’établissement a cité une « conduite passée non professionnelle », sans donner plus de détails. Au même moment, Athlétisme Canada a coupé ses liens avec l’entraîneur, membre de l’équipe olympique en 2016.

Selon le Globe, les deux organisations ont été prévenues en 2006 des agissements de Scott-Thomas par la famille de Brown. Elles n’auraient pas donné suite à cette première alerte.

PHOTO TIRÉE DU COMPTE TWITTER @GLOBEANDMAIL

Dave Scott-Thomas

À titre de codirecteur du Conseil des athlètes de la fédération canadienne, Philibert-Thiboutot a senti le besoin de rendre hommage à Megan Brown, de venir à sa défense et de condamner l’incurie d’AC à l’époque. À son initiative, le Conseil a publié une lettre ouverte à cet effet lundi.

« Il y a eu un communiqué un peu insensible de la part d’Athlétisme Canada qui disait : on prend les allégations très au sérieux, on a mis en place un Bureau du commissaire [en 2015], on n’a jamais eu de plainte de Megan Brown depuis, a relaté l’athlète de Québec. Évidemment, ça manquait d’empathie. Et en aucun cas l’institution reconnaissait ne pas avoir agi selon son devoir quand il y a eu les premières allégations en 2006 et par la suite. »

« Même si présentement personne n’était en place chez Athlétisme Canada au moment des allégations il y a plus de 10 ans, on est quand même responsables », a-t-il renchéri.

Philibert-Thiboutot s’est entretenu avec le président du conseil d’administration d’AC, Bill MacMackin, qui était « très d’accord » avec la publication de cette lettre, même si son organisation essuyait des reproches.

« Il était très réceptif. En tant qu’athlète, c’est important d’engager notre communauté et de garder le lien de confiance avec notre fédération. »

Pas d’accusation criminelle

Siégeant lui aussi au C.A. d’Athlétisme Canada, le coureur de 29 ans se dit également conscient des impératifs légaux à respecter dans un cas comme celui de Scott-Thomas, qui ne fait l’objet d’aucune accusation criminelle.

Il ajoute qu’un « vent de changement » souffle sur le sport canadien par rapport aux cas d’agressions, et qu’AC fait partie des fédérations canadiennes les plus innovantes avec ce Bureau du commissaire indépendant chargé de recevoir les plaintes.

L’expérience « assez impersonnelle » et le « stress émotionnel » découlant d’une telle démarche entreprise par une victime incitent cependant le Conseil des athlètes à offrir son soutien.

Par ailleurs, Martin Goulet venait d’être nommé directeur technique d’Athlétisme Canada à l’époque où le père de Brown aurait prévenu l’organisation. Il a été mis au courant que Scott-Thomas avait entretenu une relation avec la jeune coureuse prometteuse, sans en connaître le fin détail ni savoir qu’elle était mineure au moment des faits reprochés.

Ce dossier était géré par la directrice générale d’alors, Johanne Mortimore. En 2006 ou au début de 2007, cette dernière a convoqué Goulet pour une rencontre avec Scott-Thomas.

« Elle voulait mettre des limites à ses activités avec nous », s’est souvenu l’ex-directeur technique, selon qui l’entraîneur avait un air « très contrit ». « Ce n’était pas seulement à cause de ça [l’histoire avec Brown]. Dave était un gars très solitaire, très protecteur, dans son truc. Il voulait contrôler toute sa patente. […] Il ne voulait pas s’ouvrir et il gérait sa gang de façon extrêmement serrée. Ce n’est pas ce style de personne que je recherchais pour encadrer l’équipe nationale. »

« Un peu gourou »

Scott-Thomas, un entraîneur « un peu gourou » selon Goulet, a néanmoins maintenu son influence auprès de plusieurs des meilleurs athlètes canadiens, en attirant une douzaine de calibre international dans un club (aujourd’hui fermé) qui a compté jusqu’à 400 membres. « Il y avait une espèce de culte autour de ce groupe-là, et Dave le cultivait. »

Pour les Jeux de 2012, Goulet avait refusé d’intégrer Scott-Thomas à l’équipe d’entraîneurs malgré les pressions qu’il dit avoir subies de Rob Guy, le successeur de Mortimore.

Aujourd’hui directeur général de Water-polo Canada, Goulet comprend la réaction outrée du grand public et de la communauté des athlètes en particulier. Il met cependant en garde ceux qui voudraient jeter la pierre à l’administration actuelle.

« Elle aurait peut-être pu communiquer de façon différente, mais elle fait un travail solide [sur cette question] », a estimé Goulet.

Ce dernier milite pour la mise sur pied d’un organe pancanadien, multisport, complètement indépendant, qui se chargerait de la gestion de toutes les questions concernant le harcèlement, les abus et la sécurité.

« Le niveau de confiance des athlètes en serait automatiquement relevé », a affirmé le directeur général, qui estime que les « trois quarts » de ses homologues sont en faveur d’une telle initiative.

« C’est effroyable »

Alex Genest a eu « mal au cœur » en lisant le témoignage de Megan Brown dans le Globe and Mail samedi. L’ex-spécialiste du steeple n’a jamais relevé d’agissements répréhensibles de la part de son entraîneur Dave Scott-Thomas durant son passage au Speed River Track Club, de 2009 à 2016.

« Je n’en avais aucune idée, je n’ai jamais entendu parler de cette histoire-là, a dit Genest lundi soir. Je suis arrivé en 2009, ça s’était passé avant. On n’en parlait plus. Moi, je n’ai jamais eu de conversations là-dessus. Ce qu’on entendait, c’est surtout la version : Megan ne va pas bien, elle a inventé des histoires. Ça en restait là. »

PHOTO FOURNIE PAR ALEX GENEST

Alex Genest

Jusqu’à l’été dernier, à titre de bénévole au Speed River, Genest prodiguait des conseils techniques sur les haies à l’olympienne Geneviève Lalonde. Ses contacts avec son ancien entraîneur étaient pratiquement inexistants.

« C’est choquant, terrible, je connais tous les lieux, les personnes impliquées, la famille [de Scott-Thomas], a poursuivi celui qui a participé aux Jeux olympiques de Londres en 2012. J’ai côtoyé la petite communauté. Nous étions une douzaine d’athlètes d’élite qui s’entraînaient avec lui. Je n’ai jamais pensé ça. »

Si Scott-Thomas dirigeait son groupe d’une main de fer, Genest ne sentait pas que son comportement sortait du cadre normal de la pratique du sport de haut niveau. « Personnellement, je ne me suis jamais fait dire des choses que je ne jugeais pas acceptables. Du côté féminin, c’était différent. On était parfois conscients que quelque chose se passait. »

« C’est difficile, tu lis l’article et on dirait que tout le monde savait et n’a rien fait. On dirait que c’était sa parole contre la sienne. Ça n’a pas d’allure de lire ça. C’est effroyable de penser que tu as côtoyé quelqu’un [comme ça] aussi longtemps. On le voyait comme une personne inspirante, motivante. Il a aidé à créer une communauté [autour de la course], il a fait bâtir une nouvelle piste. Il était – on doit dire malheureusement maintenant – un héros à nos yeux. »