Son nom ? Le Caterpillar Ruck. En français, la chenille.

Alexandre Pratt Alexandre Pratt
La Presse

C’est quoi ? Une nouvelle tactique que tous les amateurs de rugby détestent. Dénoncent. Critiquent. Haïssent. Abhorrent. « C’est une verrue. Une plaie. Écris l’adjectif le plus dégoûtant que tu connaisses », me lance François Ratier, directeur général et technique de Rugby Québec.

C’est si pire que ça ?

Tout à fait, appuie Rémi Authier, joueur-arbitre depuis une douzaine d’années. « C’est tellement laid ! » Le pire, c’est que la chenille prolifère plus vite qu’une colonie de coquerelles après un réveillon de Noël. Apparue pour la première fois en Europe en 2018, elle est maintenant partout, partout, partout.

Au fond, la chenille est une stratégie fort simple. Lors d’une mêlée fermée, les deux équipes se disputent le ballon. Dès qu’un club semble avoir l’avantage, l’arbitre crie « Jouez-le » (Use It, en anglais). Les attaquants disposent alors de cinq secondes pour récupérer le ballon et le « jouer » (passe, course, botté).

Le rugby est un jeu rapide. Le but, c’est d’avancer, de passer, d’éviter un adversaire. C’est un sport dynamique, et c’est ce qui fait sa beauté.

François Ratier, directeur général et technique de Rugby Québec

La chenille, c’est tout le contraire.

Plutôt que de jouer rapidement le ballon, les attaquants forment une longue chaîne humaine. De cinq, six, sept, huit joueurs, qui font circuler le ballon vers l’arrière. Une règle de hors-jeu empêche les défenseurs de s’approcher de la queue de la chenille. Lorsque le dernier joueur récupère enfin le ballon, il a suffisamment de temps pour botter le ballon sans craindre d’être plaqué ou bloqué.

CAPTURE D’UNE TÉLÉDIFFUSION

La chenille, exécutée par le club anglais d’Exeter, en 2018

En gros, c’est comme si, au football, le quart-arrière commençait un essai à 10 verges de la défense, et qu’il profitait de trois bateau-bateau.

« C’est nul, s’insurge François Ratier. J’ai déjà été l’entraîneur-chef de l’équipe nationale du Canada. Je comprends très bien pourquoi les coachs essaient toujours de maximiser les règles. Mais là, on dépasse la limite. Ça va à l’encontre de l’esprit du jeu. »

« Ça ralentit énormément le jeu, renchérit Rémi Authier. Le botteur n’a aucune chance d’être bloqué. Pour les amateurs, pour les télédiffuseurs, ce n’est pas du tout excitant. »

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Comment exterminer la chenille ?

Depuis deux semaines, c’est la question au cœur de toutes les conversations de rugby. La bonne nouvelle, c’est qu’il existe des solutions. D’autres sports confrontés à des stratégies ennuyeuses ont réussi à les éliminer.

C’est notamment le cas du curling.

Au début des années 1990, le skip canadien Pat Ryan a développé une stratégie qui lui a permis de gagner deux fois le plus gros tournoi au pays, le Brier. Son plan : une fois que son équipe prenait l’avance, elle ne faisait que tasser les pierres de ses adversaires. Systématiquement. Les spectateurs détestaient. Lors de la finale de 1989, ils l’ont sifflé. Hué. Ils criaient « Bo-ring ». Le quatuor de Ryan a quand même gagné. 3-2. Le plus bas pointage de l’histoire du Brier. Depuis, les règles ont été modifiées.

Le baseball majeur est aussi aux prises avec une stratégie qui nuit à la production offensive. Le « shift ». Un déplacement des joueurs défensifs vers le côté où le frappeur cogne le plus souvent la balle. Plusieurs observateurs demandent un changement des règles, pour empêcher les joueurs de passer d’un côté du champ à l’autre entre les frappeurs.

CAPTURE D’UNE TÉLÉDIFFUSION

Quatre joueurs des Dodgers de Los Angeles font le « shift » en se plaçant tous du même côté de l’avant-champ.

Au rugby, deux solutions sont avancées pour tuer la chenille.

La première, c’est un renforcement de l’application des règles. Tout simplement.

Lorsque l’arbitre crie “Jouez-le’’, l’équipe a cinq secondes pour prendre le ballon. Sauf qu’avec la chenille, les arbitres laissent passer le temps. Parfois 6, 7, 8 secondes. Ils sont mal à l’aise d’appeler une punition.

Rémi Authier, joueur-arbitre au rugby

En septembre, l’arbitre Nigel Owens a mis son pied à terre. Visiblement pas un grand partisan de la chenille, il s’est mis à sanctionner tous les écarts de conduite lors de la demi-finale de la ligue d’Europe. Au grand plaisir des amateurs, qui l’ont encensé, comme s’il venait de découvrir une cure contre la COVID-19. « Les miracles existent ! », « Nigel Owens, la légende », pouvait-on lire sur les réseaux sociaux pendant la rencontre.

En parallèle, l’organisme qui régit le sport – World Rugby – envisage d’interdire la tactique de la chenille, selon le Sunday Times. « C’est nécessaire, croit Rémi Authier, car chez les professionnels, c’est devenu endémique. »

François Ratier est du même avis.

« C’était fatigant l’année dernière. C’est rendu insupportable. Mais ça va disparaître. Le rugby, c’est une grande famille. Les liens qui nous unissent sont serrés. Les gens tiennent à ce que le jeu soit dynamique. À ce que le ballon reste en vie le plus possible. Ça va changer, j’en suis convaincu. »