Chaque semaine, deux journalistes de la section des sports s’affrontent dans une joute rhétorique parfois sérieuse, souvent moins. Cette semaine, Richard Labbé et Miguel Bujold débattent à savoir quelle équipe renaîtra de ses cendres en premier au Québec. Les Nordiques ou les Expos ?

Richard Labbé Richard Labbé
La Presse

Miguel Bujold Miguel Bujold
La Presse

Richard

Mon très cher Mig, j’oublie tu as quel âge, et ceci est pour le moins fâcheux, parce que cet oubli me rappelle que je commence à oublier des affaires. Mais bon. Ce que je me demande, en fait, c’est ceci : as-tu bel et bien vécu la rivalité Canadien-Nordiques ? La vraie, je veux dire. Celle des années 1980, où chaque match durait au moins six heures, où il y avait toujours une bonne controverse, où chaque rencontre devenait immédiatement un classique. À cause des résultats, et aussi des discussions que ça pouvait engendrer. Quelles discussions, au fait ! Je me souviens vaguement d’un party de Noël où mon père, fan fini du CH depuis Maurice, avait considéré l’idée de mettre son poing sur la gueule de mon oncle, fan fini des Nordiques. Je te le demande, Mig : est-ce que les Expos nous ont déjà fait vivre d’aussi beaux moments en famille ?

Miguel

Bien sûr que je me souviens des chocs Canadien-Nordiques, mon cher Rick. Si je ne me trompe pas, on n’a que deux ans de différence, toi et moi. Alors je me souviens aussi du Super Bowl de 1979, quand Pittsburgh a battu Dallas pour la deuxième fois en quatre ans, mais c’est un débat pour une prochaine fois… J’avoue que les batailles générales entre le CH et les Nordiques étaient divertissantes. La grande classe à grands coups de poing sur le museau. N’as-tu pas assisté à la fameuse série entre les Expos et les Braves au Stade olympique à l’été 1994 ? J’ai rarement vu une telle ambiance dans un stade, peu importe le sport. C’était électrique dans notre bon vieux Stade olympique, ce qui n’est pas peu dire comme tu sais. Et c’est précisément ce week-end-là que les puissants Braves et le reste du baseball majeur ont réalisé que rien n’arrêterait nos Z’Amours. Sauf tu sais quoi. Le travail n’est pas fini, Rick. Ça prend une Série mondiale à Montréal !

PHOTO ROBERT MAILLOUX, ARCHIVES LA PRESSE

Pedro Martinez au Stade olympique, le 19 juillet 1994

Richard

Mon cher Mig, c’est bien là le plus gros problème des anciens fidèles des Expos comme toi : la nostalgie. Mais la nostalgie n’est plus ce qu’elle était, et dois-je te rappeler qu’à part de rares bons moments comme 1981 et 1994, l’histoire des Expos est dans les faits une suite de déceptions, de pétards mouillés (Floyd Youmans, quelqu’un ?) et de rangées de bancs vides dans le gros bol olympique. Je vous entends, toi et les autres de ton acabit, parler de tous ces fous de baseball qui attendent le retour du club partout en province, mais te souviens-tu des années après 1994 ? Quand le premier match de la saison attirait 40 000 personnes, mais que tous les autres en attiraient 2000, des fois 4000 quand on mettait le prix des hot-dogs à 50 cennes ? Bien c’est ça. On est dans un pays de hockey et rien d’autre, mon Mig. Comprends-tu ? Déménage les Sénateurs la saison prochaine au Centre Vidéotron, et je te le dis, sans pandémie, il y a 20 000 personnes dans les gradins.


Miguel

Aucun doute qu’on est dans un pays de hockey, Rick, mais je suis moins sûr pour le « rien d’autre ». Ça prend des équipes gagnantes dans toutes les villes, mais encore plus à Montréal. Quand les Alouettes gagnaient, les gens étaient là, autant dans les années 1970 que depuis leur retour au milieu des années 1990. Quand l’Impact gagne, les foules sont bonnes. Et c’était la même chose quand les Expos étaient dans le coup. La preuve ultime de ce que je te dis, c’est que même le Canadien avait de la difficulté à remplir son aréna au début des années 2000 quand le gros trio était Zubrus-Petrov-Zholtok… Si les décideurs des Expos avaient été un peu plus audacieux et, surtout, s’il y avait eu un partage des revenus comme c’est le cas aujourd’hui, Pedro Martinez, Larry Walker, Vlad et plusieurs autres seraient restés à Montréal. L’histoire aurait été très différente, mon Rick. Et s’ils obtiennent leur franchise, je ne pense pas que Stephen Bronfman et son groupe vont accepter de n’être rien de plus qu’un club-école des Yankees ou des Red Sox en leur donnant tous nos joueurs pour des espoirs obscurs.

Montréal est l’une des grandes métropoles de l’Amérique du Nord et ça prend un club des ligues majeures. C’est aussi simple que ça.

Richard

Ah, mais tu vois, là-dessus, on s’entend : en plus du CH, oui, ça nous prendrait un autre club d’une ligue majeure. Je ne l’aurais pas mieux écrit moi-même. Dans un monde idéal, ce club serait un club de la NFL (ça n’arrivera pas) ou encore un club de la NBA (non plus), parce qu’au moins, on a déjà l’édifice. Mais un club de balle, vraiment ? Tu sais qu’en juin, un sondage du Street and Smith’s Sports Business Journal a permis de connaître l’âge moyen des téléspectateurs du baseball : 57 ans ! De toute évidence, les matchs de sept heures et les changements de lanceurs toutes les deux minutes n’ont pas la cote chez les plus jeunes. Aussi, tu peux bien parler du partage des revenus, mais depuis le départ des Expos en 2004, combien de clubs de petits marchés ont gagné la Série mondiale, mon cher ami ? Je ne parle pas ici de juste « faire » les séries, je parle d’aller jusqu’au bout. Combien ? Au moins, les Nordiques auraient l’occasion de pouvoir être dans le coup, car au hockey, avec un vrai de vrai plafond salarial, il n’y a plus personne qui peut acheter un championnat.

Miguel

Tu viens de mettre le doigt sur le bobo, Richard : les jeunes viendraient-ils regarder du baseball ? C’est une question légitime. Mais dans un beau stade au centre-ville après un 5 à 7, ce serait un peu plus vendeur que la proposition métro-Parc olympique, on ne s’obstinera pas sur ça, je pense. Et pour avoir couvert quelques matchs des Blue Jays au Stade olympique, je peux te confirmer que la moyenne d’âge était plus basse que 57 ans. Les Expos pourraient-ils gagner une Série mondiale ? Si les Royals de Kansas City l’ont fait il y a cinq ans, pourquoi pas ? Écoute, je souhaite le retour des Nordiques, moi aussi. Le problème, c’est que ça va passer par un déménagement, pas par une expansion. La LNH va rester à 32 équipes, c’est l’idéal d’un point de vue logistique. D’ailleurs, la stratégie de Gary Bettman a toujours été claire : avoir une organisation et un aréna prêts à accueillir une équipe de l’Est en difficulté au pied levé, que ce soit les Sénateurs, les Hurricanes, les Panthers ou une autre. Facile d’aller chercher ce que l’on veut des autorités publiques lorsqu’il y a un plan B sur la table. Alors je te pose la question : penses-tu vraiment que l’une de ces équipes va déménager ?

Richard

C’est une très bonne question, ça, mieux que ta référence antique sur un Super Bowl dont personne ne se souvient, et qui était pas mal moins bon que celui de 1996, le 30e, aussi entre les deux mêmes équipes. Mais oui, le retour des Nordiques passe par un déménagement, et oui, je pense que c’est possible. Je sais que l’ombre de Houston plane au loin, comme celle d’un vautour au-dessus de sa proie, mais si les Sénateurs en venaient à déménager, je pense que Québec serait le choix idéal, et c’est en moins de deux que je ferais mes valises pour aller au Centre Vidéotron et imposer ma supériorité de Montréalais aux collègues de la Vieille Capitale qui n’en demanderaient pas tant. Et puis je te le dis, ce nouveau Colisée serait plein pendant toute la saison, alors que le nouveau stade des Expos, sans doute plus sympa que l’autre, serait plein seulement à l’occasion.

Le baseball est un sport en perte de vitesse et j’ai du mal à comprendre pourquoi on s’emporte avec ça.

Miguel

Le baseball est un sport pour prendre une bière, jaser de tout et de rien avec ceux qui nous accompagnent au stade et, oui, regarder ce qui se passe sur le terrain d’un œil. Tu ne te souviens pas d’avoir vu des dames tricoter durant les matchs au Stade olympique ? Moi, si. Il y aurait du monde dans un stade au centre-ville, je n’en doute pas. À Québec, aussi, je suis sûr que les billets partiraient vite. L’un n’empêche pas l’autre. Mais je pense que la volonté du baseball majeur de revenir à Montréal est plus grande que celle de la LNH de revenir à Québec. Et puisque j’habite à Montréal et que j’étais un fan endurci des Expos, ils obtiennent mon vote. Mais ce qui finirait bien le débat, c’est si les deux ligues redonnaient leur équipe à Montréal et à Québec. Je vais toutefois finir ça en te rappelant que c’est toujours 2-1 pour les Steelers contre les Cowboys au Super Bowl. Il y aura peut-être une quatrième manche un jour, mais pour ça, il faudrait que ton club recommence à gagner plus que six ou sept fois par année. Vingt-cinq ans sans même jouer en finale de conférence ? Ouf… L’étoile a pâli, Rick.