Comment ramener les spectateurs dans les stades sans causer d’éclosions ?

Alexandre Pratt Alexandre Pratt
La Presse

Il faudra trouver une solution. Et vite. Car les finances des clubs se contractent. Les réserves se vident. L’industrie étouffe. Le mot qui circule dans les corridors des stades ?

Faillite.

Tenez, dans Le Figaro, la semaine dernière. Une entrevue avec le patron de l’Association nationale des ligues professionnelles, Patrick Wolff. À partir de la mi-novembre, prédit-il, il y aura « des dégâts durables, des faillites de clubs dans tous les sports ». Surtout au soccer.

Idem en Allemagne, où le gouvernement vient d’interdire les spectateurs pour freiner la contagion. « Si nous ne pouvons pas jouer devant des fans, petit à petit, des clubs feront faillite », avance le PDG du Bayern Munich, Karl-Heinz Rummenigge.

Et ça ne va pas mieux en Amérique du Nord. La XFL a fait faillite. La Ligue canadienne de football n’a disputé aucun match. Les ligues mineures de baseball non plus. Les clubs du baseball majeur ont perdu 8,3 milliards US cet été. La MLS est contrainte à l’austérité ; seulement trois équipes ont dépensé plus de 1 million lors de la dernière fenêtre des transferts.

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Environ 30 000 spectateurs ont assisté à un match de baseball dimanche à Yokohama, au Japon.

« Dans la situation actuelle, aucune équipe, dans n’importe quelle ligue, ne peut survivre sans spectateurs à long terme. Si [ça persiste], le système devra changer », nous a récemment confié le propriétaire du Canadien, Geoff Molson.

Alors, la solution ?

Sommes-nous condamnés à attendre un vaccin ?

Peut-être que oui. Mais peut-être aussi que non. Car des gouvernements et des équipes ont décidé de s’attaquer au problème. Avec des méthodes parfois surprenantes. Tour d’horizon des expériences en cours, du Japon aux États-Unis en passant par la Slovaquie.

Au Japon

Vendredi, 16 000 personnes ont assisté à un match de baseball à Yokohama.

Ce week-end, 32 000.

Le but ? Tester des outils technologiques qui pourraient servir à lutter contre le virus pendant les Jeux olympiques de Tokyo, l’été prochain.

Un geste irresponsable ? Non. Le risque était modéré. Depuis le début de la pandémie, le Japon a recensé seulement 100 000 cas de COVID-19. Un peu moins qu’au Québec, malgré une population de 126 millions de personnes. Concrètement, si le Japon était une région québécoise, il serait en zone verte. Et pas vert pâlot. Vert forêt.

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Un capteur de dioxyde de carbone installé dans le stade de Yokohama pour recueillir des données permettant de mieux comprendre la propagation du virus dans de grandes foules

Les autorités japonaises ont testé plein de gadgets. Des caméras pour prendre la température. Des capteurs pour mesurer la circulation de l’air, le niveau de dioxyde de carbone et les mouvements de la foule. On a aussi déployé une technologie qui permet de connaître sur-le-champ le pourcentage de spectateurs qui portent un masque. Seule contrainte : les fans ne pouvaient pas crier ou chanter, afin de limiter la projection des gouttelettes.

Selon le Financial Times, les autorités japonaises espèrent que les données recueillies permettront de mieux comprendre la propagation du virus au sein d’une grande foule. Et, qui sait, d’ouvrir les portes des stades aux spectateurs pendant les Jeux olympiques. Avec ou sans vaccin.

En Slovaquie

Le gouvernement de la Slovaquie essaie cette semaine de tester 5,4 millions de personnes. En 10 jours.

Comment ?

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Une femme a subi un test de dépistage à Bratislava, en Slovaquie, samedi soir. La Slovaquie souhaite pouvoir tester 5,4 millions d’habitants en 10 jours grâce à des tests antigéniques.

Grâce à des tests antigéniques, qui produisent un diagnostic en 15 minutes. Les résultats sont réputés être moins fiables que ceux d’un test classique. Mais Santé Canada a approuvé un produit semblable, en octobre, et le gouvernement canadien vient d’acheter 20 millions de tests antigéniques. Les élus — libéraux et conservateurs — sont très enthousiastes face à cette technologie. « C’est absolument essentiel à notre reprise économique », a souligné la vice-première ministre Chrystia Freeland, le mois dernier.

Voilà une solution prometteuse, porteuse d’espoir pour les équipes professionnelles. Et les restaurateurs. Et les artistes. Et les exploitants de salles de cinéma. Pour pas mal tout le monde, en fait.

Aux États-Unis

Depuis quelques semaines, des États tolèrent un nombre limité de spectateurs dans les stades extérieurs. Souvent autour de 20 % de la capacité totale.

Constat : la distanciation physique et le port du masque à l’extérieur semblent efficaces. Les ligues ont réussi à éviter les éclosions majeures, comme celles qui ont touché le soccer européen en mars. Maintenant, est-ce possible d’entasser un peu plus de gens dans le stade ?

Sans autre mesure, ce sera difficile. Des chercheurs de l’Université Stanford ont étudié l’impact des rassemblements de Donald Trump pendant la campagne électorale. Ils ont analysé 18 évènements — 15 à l’extérieur, 3 à l’intérieur. La foule était compacte et ne respectait pas les normes sanitaires (distanciation, port du masque). Selon le modèle statistique des chercheurs, ces évènements auraient causé au moins 30 000 infections et 700 morts supplémentaires. Un pensez-y-bien.

On sait aussi qu’il est plus difficile de limiter la contamination dans les lieux clos. Le Vermont, le Massachusetts et le New Hampshire viennent de fermer leurs arénas pour quelques jours. La Suisse — qui permettait plusieurs milliers de spectateurs aux matchs de hockey — vient de réduire la limite à 50 personnes. À part la Finlande et les provinces maritimes, il n’y a plus beaucoup d’endroits où les amateurs sont autorisés dans les gradins.

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Scène dans un aréna de hockey en Suisse, au début d’octobre. La semaine dernière, le gouvernement suisse a descendu la limite de spectateurs à 50 par match.

Ça place évidemment la LNH dans une situation difficile. Ses matchs sont disputés à l’intérieur. Dans des zones rouge écarlate.

Mais il y a de l’espoir. Grâce aux nouvelles technologies testées au Japon. Grâce aux tests antigéniques. Grâce aux stratégies déployées par les équipes américaines, qui réussissent à limiter la propagation. Grâce à des mesures de distanciation novatrices, comme les bulles familiales suggérées par Geoff Molson, lors de notre entrevue. Autant d’initiatives qui nous rapprochent du jour où on pourra enfin retourner dans les stades.

À la condition d’être capables de sortir, bientôt, de nos zones rouge homard.