Le documentaire Champions, qui suit le parcours de deux athlètes en route vers les Olympiques spéciaux, est offert dès ce vendredi sur les sites de trois cinémas de la province

Frédérick Duchesneau Frédérick Duchesneau
La Presse

Certaines personnes ont un rire communicatif, dit-on. Audrey Vincent, elle, a une voix chantante. Il semble qu’elle chante littéralement tout ce qu’elle dit !

Que ce soit lorsqu’elle parle de ses difficultés d’apprentissage. « C’est ben plus forçant pour moi écrire que courir », raconte-t-elle dans le film. Lorsqu’elle tente d’expliquer, bien consciente de la singularité de l’image, les comportements du « hamster » et de la « sauterelle » dans sa tête. Ou lorsqu’elle analyse l’architecture de la ville de Dubaï. Elle décrit tout avec expression. Beaucoup d’expression.

« Sa personnalité colorée, c’est ce qui fait son charme », laisse tomber le réalisateur du documentaire, Helgi Piccinin, avec qui elle est devenue amie depuis le tournage.

Audrey est atteinte de trouble neurodéveloppemental. Elle est l’une des deux protagonistes que suit l’équipe du film Champions. L’autre, c’est Stéphane Piccinin, frère du réalisateur. Il est autiste. À l’inverse d’Audrey, il est très timide et introverti.

Outre leur différence intellectuelle, les deux ont en commun leur âge – 27 ans – et un grand amour de la course. Résidant de la Nouvelle-Écosse, Stéphane est surnommé « la torpille de Halifax ».

Cette passion est le point d’ancrage du documentaire, qui les suit dans leur quête d’accomplissement. Depuis les échelons provincial puis national, ils convoitent le podium des Jeux mondiaux des Olympiques spéciaux de Dubaï de 2019.

« C’est un film très personnel. L’idée de base, c’était vraiment de mieux comprendre, de mieux communiquer, de mieux fraterniser avec mon petit frère autiste. Il parle peu, souvent retiré dans son coin. Le verbal n’est pas le canal qui fonctionne le mieux pour entrer en communication avec lui », explique Helgi Piccinin.

Alors quand [mon frère] m’a annoncé, en 2016, qu’il voulait aller jusqu’aux Jeux mondiaux des Olympiques spéciaux et qu’il voulait gagner une médaille d’or là-bas, j’ai décidé d’en faire un film. C’est le sport qui nous a rapprochés.

Helgi Piccinin

Au fil des ans, la terminologie a bien évolué pour qualifier ceux dont on dit dans le documentaire qu’ils ont une différence intellectuelle.

« Je n’ai jamais aimé le terme ‘’déficient’’, qui est tellement péjoratif, très négatif », déplore M. Piccinin.

De toute façon, à les écouter s’exprimer dans le film, cela va de soi que le mot est déplacé. Voire sans fondement.

« Audrey et Stéphane disent des trucs, parfois, d’une intelligence… On n’est plus dans la déficience, on est vraiment dans la différence. À l’époque, on disait même retardé, attardé mental. Peut-être que bientôt ce sera aussi grave que de dire le mot qui commence par n », souhaite le cinéaste.

Désir de reconnaissance

Si vous ne voulez pas savoir si les deux athlètes ont atteint leur objectif, sautez ce paragraphe. Pas de suspense, oui, Stéphane et Audrey ont décroché ces médailles qu’ils désiraient tant. Deux d’or et une de bronze pour la Québécoise, une de bronze – au 1500 m – pour son ami néo-écossais.

« Stéphane le dit dans le film, quand les gens l’ont vu courir pour la première fois, ils ont été surpris. Mais pourquoi ? Il a un corps parfait pour la course », indique son frère aîné, soulignant du même coup la marginalisation, voire l’infantilisation dont sont souvent victimes les différents intellectuels.

On sent d’ailleurs dans le documentaire ce besoin de reconnaissance de la part des protagonistes.

Comme lorsque, dans un passage très touchant, Stéphane explique pourquoi il tient beaucoup à la victoire, aux médailles.

« Les gens vont me voir comme une personne et ça leur montre ce que les personnes avec des ‘’besoins spéciaux’’et timides sont aussi capables d’accomplir », explique-t-il lentement, luttant contre sa grande timidité. « Et qu’elles peuvent gagner des médailles et être aussi bonnes que tous les autres. »

Audrey, en entrevue téléphonique, l’exprime également, sous un autre angle.

Ça va faire réfléchir sur plusieurs choses. Sur le monde du travail, être plus ouvert d’esprit avec ceux qui sont différents. Il y en a qui sont capables d’être aussi efficaces, même plus que quelqu’un de normal. Mais les entrepreneurs boudent ces types de personnes là. À la place de bouder, essaie, et si ça ne marche pas, ça fait quand même une expérience de plus pour l’entrepreneur et pour la personne.

Audrey Vincent

À ce sujet, le tournage et l’expérience olympique ont eu un impact positif mesurable dans la vie de Stéphane. Plus confiant, il a trouvé un premier emploi, dans le port de Halifax, confie M. Piccinin.

Les Olympiques spéciaux

Les Jeux mondiaux des Olympiques spéciaux, relate le réalisateur, existent depuis 1968, dans la foulée d’une étude qui démontrait que la pratique du sport chez les différents intellectuels leur permettait de mieux performer dans la vie. Eunice Kennedy, de la célèbre famille, a pris le mouvement sous son aile pour lui donner l’impulsion nécessaire à son développement.

« Ça paraît évident de dire que le sport est bon pour la santé mentale aujourd’hui, mais il y a 50 ans, à une époque où les autistes et les trisomiques étaient pas mal tous internés comme des fous, on partait de loin », rappelle Helgi Piccinin.

Le Canada compte 50 000 athlètes spéciaux dans les 18 sports officiels. Aux Émirats arabes unis, qui ont accueilli les Jeux mondiaux l’an dernier, 170 pays étaient représentés par des athlètes atteints d’autisme ou de trisomie, en passant par le trouble de l’envahissement et le syndrome d’alcoolisme fœtal.

« C’était l’fun ! s’exclame Audrey Vincent. Il y avait quasiment toutes les mêmes installations que pour les Jeux olympiques normaux. J’ai trouvé ça génial. »

L’accent est mis sur le dépassement de soi aux Olympiques spéciaux. Donc, dans une même vague, il n’y a jamais plus de 25 % d’écart entre les meilleurs temps à vie des concurrents. Puis, des médailles sont remises au terme de l’épreuve dans chacune de ces vagues.

« Pour les amener à se dépasser, mais dans un contexte où ils peuvent aussi gagner », indique M. Piccinin, citant en exemple le 100 mètres, qui peut se remporter en 11 ou en 50 secondes.

Le défi a été grand pour certains athlètes de la délégation canadienne, plus encore d’un point de vue psychologique que physique. Sortir de leur quotidien, de leur routine, de leur cercle communautaire peut se révéler difficile.

Ils ont eu des hauts et des bas, il y a eu des crises. Mais ils en reviennent beaucoup plus outillés pour affronter la vie.

Helgi Piccinin

Pour Stéphane, ça signifie entre autres combattre ses problèmes sociaux et ses problèmes de communication. Ce sont les mots qu’il utilise lui-même lorsqu’il visite son ancienne école secondaire pour s’adresser à des groupes d’élèves.

Debout devant la classe, il est accompagné de Pearse, devenu son ami après que ce dernier se fut intéressé à lui à l’époque. Une relation qui s’est bâtie très graduellement, au fil du temps.

Pearse, qui travaille aujourd’hui avec des enfants autistes, insiste lui aussi sur le mot « différence », plutôt que « handicap ». Et il y va d’une affirmation qui devrait faire réfléchir chacun.

« Il y a toujours quelqu’un derrière cette différence. Il ne faut pas l’oublier. »

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le site du film f3m.ca/film/champions

Champions
Helgi Piccinin
1 h 34
Le film sera offert pour au moins quatre semaines sur les plateformes en ligne du Cinéma du Parc et du Cinéma Moderne (Montréal), ainsi que du Cinéma Le Clap (Québec) dès ce vendredi.