Après un parcours tortueux, l’escrimeuse Gabriella Page touchait presque aux Jeux olympiques de Tokyo. Leur report lui permet de revoir ses objectifs à la hausse.

Simon Drouin Simon Drouin
La Presse

Même si elle y touchait presque, Gabriella Page n’est pas de ceux qui ont pleuré le report des Jeux de Tokyo. Au contraire, l’escrimeuse de Blainville y a vu l’occasion idéale de soigner ses blessures et de parfaire son art.

« Là, je n’ai aucune excuse. J’ai plus d’un an pour me préparer pour une médaille ou pour une bonne performance. »

Actuellement 30e au monde, la sabreuse de 25 ans est consciente que son affirmation pourrait faire sourciller. Un podium à ses premiers Jeux, vraiment ?

C’est elle qui prend soin de préciser sa pensée : « Je ne veux pas juste me présenter là-bas. Je ne me dis pas que j’ai simplement un an de plus pour m’entraîner. Non. Je peux réévaluer mes objectifs et me demander où je peux être dans un an. C’est toujours mieux pour moi de me créer de grandes attentes que de plus petites. »

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L’escrimeuse Gabriella Page

D’abord, elle doit se qualifier. Elle y était presque au moment où la planète s’est arrêtée de tourner à la mi-mars. Sa victoire contre l’Argentine Maria Beken Perez Maurice (38mondiale) à la Coupe du monde d’Athènes, le 6 mars, a pratiquement cimenté son emprise sur le seul quota olympique réservé à la zone des Amériques. Il ne reste qu’une compétition dans le processus, mais elle n’aura pas lieu avant l’an prochain.

Je suis bien positionnée, j’ai une bonne avance, mais je garde à l’esprit que tout peut arriver.

Gabriella Page

En 2016, Page avait raté de justesse une première sélection olympique. Une défaite de 15-14 contre une adversaire moins bien classée dans un Grand Prix à Séoul lui avait coûté très cher. Sur le coup, elle ne l’avait pas trop réalisé. Ce n’est qu’à l’ultime tournoi de qualification continentale au Costa Rica, où le stress l’avait envahie, qu’elle a compris ce qu’elle avait laissé échapper.

« J’ai tellement pleuré. Je pense que j’ai pleuré pendant deux semaines. » Les larmes ont coulé de nouveau pendant toute la durée des Jeux de Rio, qu’elle a suivis à la télé.

« Un désastre »

Elle s’est dit qu’elle serait là en 2020. Mais ce fut beaucoup plus compliqué que prévu.

Son cycle olympique a commencé par des déchirures aux tendons rotuliens. Pour les soigner, elle s’est soumise à une injection de plasma riche en plaquettes (PRP) en février 2017.

Après une convalescence de plusieurs mois, elle se faisait une joie de revenir pour les championnats panaméricains de Montréal. En route vers son club les Seigneurs de la Rive-Nord, à Blainville, elle a fait une chute à vélo. Commotion cérébrale et exit le tournoi continental. Elle était encore à court de forme quand elle a pris part aux Mondiaux à la fin de juillet.

À la reprise, ses douleurs aux genoux ont réapparu, la forçant à prendre trois mois de pause supplémentaires. À son retour à la compétition, en janvier 2018, elle avait dégringolé de quelque 150 rangs au classement mondial. Le moral n’y était plus.

Tout s’est déréglé à l’automne 2018.

On n’était à même pas un an du début de la qualification olympique. J’avais envie de la faire, mais je n’avais plus de confiance. C’était un désastre. Je ne sais pas ce que j’avais, mais je n’aimais plus l’escrime, je n’aimais plus mon sport.

Gabriella Page

Heidi Malo, consultante en préparation mentale, a aidé la jeune femme à y voir plus clair.

Depuis ses débuts à 14 ans, Page pratique l’escrime sous la direction de Gilbert Gélinas au club les Seigneurs, où elle a appris le français. Sa progression l’a logiquement menée à l’Institut national du sport du Québec, à Montréal. Jusqu’à récemment, elle s’y entraînait, y effectuait sa musculation physique et y recevait d’autres services. À cela s’ajoutaient ses études en science politique à l’Université Concordia.

La gestion de son horaire était devenue une gymnastique complexe. Elle partait parfois de la résidence familiale de Blainville à 6 h 30 pour y revenir à 23 h…

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L’escrimeuse Gabriella Page

Malo lui a présenté Christian Côté, directeur général du Conseil de développement en excellence sportive des Laurentides (CDESL), une antenne régionale de l’INS Québec située à Saint-Jérôme. En temps normal, le CDESL envoie ses athlètes de niveau excellence à l’INS Québec. Cette fois, Page a fait le chemin inverse.

« Certains athlètes vont souhaiter poursuivre leur entraînement en région pour être proches de leur résidence ou parce qu’ils ont grandi avec nos intervenants quand ils étaient dans la catégorie relève ou élite », explique Côté.

Page a trouvé chaussure à son pied, tant pour la préparation physique et mentale que pour la nutrition et les soins thérapeutiques. « Tout son monde est ici, résume le DG. On s’organise pour lui offrir ce dont elle a besoin. Gabriella, chez nous, c’est un projet en soi, avec son propre poste budgétaire !  »

L’athlète en est très reconnaissante et en tire une grande fierté. 

Heidi a comme sauvé ma carrière. Blainville, c’est chez moi. Ce serait vraiment cool de m’entraîner ici et de dire que je me suis rendue aux Jeux olympiques avec l’aide de ma région.

Gabrielle Page

Par exemple, sur la recommandation de Malo, qui est également coordonnatrice aux programmes et aux intervenants au CDESL, Page a consulté une psychologue pour comprendre des épisodes d’anxiété à l’entraînement et en compétition. Subitement, elle se mettait à pleurer de façon incontrôlable pendant un échauffement. Ou sentait sa poitrine se contracter, comme en ronde des poules aux derniers Championnats du monde.

« Comme si mon masque d’escrime me coupait la respiration, décrit-elle. Mais mon masque, je l’ai porté un million de fois, ce n’est pas lui, le problème ! J’essaie de trouver des moyens de contrôler ça, de bien le gérer. Ça reste un obstacle. »

Sur la piste, Page a tiré les bénéfices dès le début de la qualification pour Tokyo, montant sur un premier podium aux championnats panaméricains de Toronto, il y a un an. Trois semaines plus tard, elle a surpris la tenante du titre, la Russe Sofia Pozdniakova, aux Mondiaux de Budapest, avant de laisser filer trois touches gagnantes au tour suivant (32e), s’inclinant 14-15.

Maître Gélinas a-t-il craint de perdre sa talentueuse élève, qu’il a menée aux Mondiaux séniors dès l’âge de 16 ans ? « Oui et non» , répond-il.

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Gabriella Page et son entraîneur Gilbert Gélinas

Quand tu as une pierre précieuse entre les mains et que tu l’échappes par terre, tu espères toujours la retrouver. La perdre complètement, non, mais j’étais inquiet.

Le maître d’armes Gilbert Gélinas

Études et emploi

Dans les premiers mois de la pandémie, Page s’est confinée chez son copain à Montréal pour protéger sa mère, qui a le diabète. Elle s’est entraînée comme elle le pouvait dans le salon. « Une fois, je pratiquais des déplacements. J’ai fait une fente et une plaque de bois a glissé. Maintenant, il y a un trou dans le plancher flottant… »

Elle profite de la pause forcée pour soigner ses genoux et poursuivre sa rééducation. L’escrime lui manque « énormément ». « Honnêtement, il y a des moments où ça ne va pas bien et je me mets à pleurer dans le milieu de mes entraînements. Ce n’est pas ça que j’ai envie de faire et c’est difficile. Je trouve ça important de le partager ; des fois, c’est correct si ça ne va pas bien. »

Si elle considère le report des Jeux olympiques comme une chance pour s’améliorer, elle devra composer avec les contrecoups. Après une année sabbatique, elle reprendra les études. Elle occupe également un emploi à temps partiel dans une boutique de vêtements. Il faudra intégrer l’escrime à cet horaire. « Je réglerai ça en temps et lieu. »

Depuis une semaine, elle revoit son entraîneur Gilbert Gélinas, qui use d’imagination faute de piste accessible : « Par exemple, je cache une balle de tennis derrière mon dos et elle doit la toucher le plus rapidement possible. »

Une chose est certaine, Gabriella Page se félicite d’avoir persévéré. « Les succès et les défaites ont non seulement construit l’athlète, mais la personne que je suis devenue. Pour moi, c’est ça : si tu travailles fort, tu seras récompensée. »