Membre de l’équipe canadienne d’athlétisme et ancienne étudiante aux États-Unis, Katherine Surin partage son indignation à la suite de la mort de George Floyd.

Simon Drouin Simon Drouin
La Presse


Katherine Surin n’a pu soutenir longtemps le visionnement de la vidéo montrant un policier du Minnesota étouffant un citoyen afro-américain, George Floyd, avec son genou. Elle s’est mise à pleurer et à envoyer des messages à ses amis aux États-Unis.

« Soyez prudents, a-t-elle imploré. Je ne veux pas que quelque chose vous arrive. » C’était avant la flambée de manifestations qui ont mené à des altercations avec les forces de l’ordre.

Depuis, la coureuse de 24 ans a pris une « petite pause » des réseaux sociaux. « Les manifestations sont tellement violentes que ça fait peur », disait-elle en entrevue téléphonique plus tôt cette semaine.

C’est fou, ce qui se passe. On dirait qu’on est en guerre. En 2020, c’est vraiment une guerre raciale et je ne peux toujours pas y croire.

Katherine Surin

« Un peu traumatisée » et « triste » de ce qui est survenu à Minneapolis la semaine dernière, Surin s’indigne de ce qu’elle considère comme une immunité accordée aux policiers qui s’en prennent aux Afro-Américains. Elle estime que le recours au concept de « légitime défense » est trop facilement invoqué et reconnu dans ce genre de situations.

« Les policiers, surtout aux États-Unis, utilisent souvent leur position de pouvoir pour tuer des personnes innocentes. Ce n’est pas un cas isolé. Et le policier [Derek Chauvin] savait qu’il était filmé. Il n’a pas enlevé son genou du cou de M. Floyd, sachant qu’il n’aurait probablement pas à subir de conséquences. Il y a un problème. »

Elle « doute fortement » que le mouvement de protestation actuel aux États-Unis conduise à des changements durables. Elle cite les cas d’Amadou Diallo, criblé de balles par quatre policiers à New York en 1999, et de Trayvon Martin, jeune de 17 ans abattu par le responsable d’un groupe de surveilance de voisinage en Floride en 2012. Les deux victimes n’étaient pas armées. Ces deux affaires avaient provoqué des manifestations dans plusieurs villes.

« Avec l’administration Trump, j’ai de la misère à concevoir qu’il va y avoir un gros changement. Maintenant, j’espère voir d’ici quelques semaines une amélioration dans le comportement et la formation des policiers. Parce que présentement, le fonctionnement du système est inacceptable. »

En noir et blanc

Née à Laval en 1996, Katherine Surin a vécu quelques incidents racistes dans sa jeunesse. Elle se souvient d’une photo de classe au primaire imprimée en noir et blanc. Seules ses dents blanches se distinguaient dans son visage. Des élèves s’étaient amusés à les colorier en jaune.

« Ils riaient et moi, je pleurais. J’entendais de petits commentaires racistes. Les gens trouvent ça drôle, disent que c’est une blague. Mais ce n’est jamais drôle. J’essaie de l’expliquer aux gens, mais ils ne comprennent pas. Ils disent : “Détends-toi, on est juste entre nous.” »

C’est en partant étudier aux États-Unis, d’abord dans le Nevada, ensuite dans le Connecticut, que la spécialiste du 400 mètres a pris la véritable mesure du racisme. Elle évoque des incidents « pas super graves ».

Je pouvais marcher dans la rue avec une amie et entendre des gens nous crier : “I hate Black people !” Au début, j’étais choquée. Mais tu t’habitues. J’ai appris à ne pas vraiment les écouter.

Katherine Surin

Une autre fois, avec quatre amis noirs, elle s’est rendue à un party d’athlètes dans un appartement sur le campus de l’Université du Connecticut : « Il n’y avait que des Blancs. On s’est fait mettre dehors ! »

Des gens s’en sont excusés quelques semaines plus tard, prétextant qu’ils ne savaient pas qu’elle était elle-même membre de l’équipe d’athlétisme. « Pour une personne noire ou de minorité visible, ce sont des choses que tu vis. Tu passes à travers. Ce n’est pas tout le monde qui serait correct avec ça. »

Durant son séjour de quatre ans et demi, la diplômée en économie a davantage été sensibilisée à la question du racisme.

« Il y a beaucoup de choses qu’on n’apprend pas à l’école au Québec. On voit un peu Martin Luther King, la non-violence, mais on n’entre pas en profondeur dans l’histoire des Noirs. J’ai appris plusieurs choses aux États-Unis. Même à l’université, ça devrait être une matière obligatoire. Il y a plein de choses qu’on devrait apprendre sur les autres communautés et les personnes d’autres races. »

La forte présence d’armes aux États-Unis lui faisait peur et l’incitait à se montrer discrète. Elle est devenue militante sur les réseaux sociaux. Bien avant l’affaire George Floyd, elle exprimait ses opinions et publiait des liens sur le sort des Afro-Américains. Le poing noir du mouvement Black Lives Matter orne le haut de sa messagerie Twitter.

Katherine Surin s’est questionnée sur l’impact que sa prise de parole pourrait avoir sur son image. « Sur un sujet comme ça, c’est important de s’exprimer. Tout le monde doit être renseigné sur le problème. Si moi, je ne dis rien, plein d’autres gens ne diront rien et ça ne pourra pas changer. Il faut dire ce qu’on pense pour dénoncer la situation. »

« La prochaine fois, ils n’auront pas le choix de me faire courir »

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

Katherine Surin attend la réouverture des frontières françaises pour regagner le sud de la France et se remettre à fond dans l’athlétisme.

Katherine Surin a très mal vécu sa première expérience aux Championnats du monde d’athlétisme l’automne dernier au Qatar.

Sélectionnée grâce à sa troisième place aux Championnats canadiens d’athlétisme, la spécialiste du 400 mètres s’attendait à prendre part à au moins un départ aux relais. Finalement, elle a été laissée sur la touche.

« Sur le coup, c’est comme si je m’étais fait briser le cœur, raconte-t-elle huit mois plus tard. J’étais vraiment déçue parce que pendant toute la saison, j’améliorais mon temps chaque week-end. J’ai fait toutes les bonnes affaires. »

Pour la sélection nationale à Montréal, en juillet, Surin devait non seulement réussir sa meilleure performance de l’année après une longue saison dans la NCAA, mais aussi déjouer l’attention que représentait le fait d’être la fille de son illustre père, Bruny. Même en refusant les demandes d’entrevue en amont de l’évènement, elle s’est présentée sur la piste du complexe Claude-Robillard les nerfs en boule.

Cinquième des préliminaires, elle a réalisé un record personnel en finale (52, 43 s) pour gagner le bronze.

J’ai prouvé que je pouvais performer malgré la pression, et aussi au bon moment. Je m’attendais au moins à faire une course aux Mondiaux.

Katherine Surin

À Doha, l’entraîneur Charles Allen, responsable des relais 4 x 400 mètres, s’est plutôt tourné vers Alicia Brown, Aiyanna-Brigitte Stiverne, Madeline Price et Sage Watson, soit les trois quarts du quatuor qui avait mené le Canada au pied du podium aux Relais mondiaux, en mai. Stiverne et Price ont reçu l’appel pour le relais mixte.

« C’était ma première grosse équipe, constate Surin. Ils ne me connaissaient pas autant que mon entraîneur personnel. Je pense qu’ils n’ont juste pas voulu prendre de risque et ils sont allés avec leur équipe habituelle. »

N’empêche, elle a encaissé le choc avec colère : « Au début, je l’ai vraiment mal pris. Je me disais : “Avoir su, j’aurais simplement arrêté ma saison après les championnats canadiens”. Je me racontais plein de trucs négatifs. »

Avec le recul, des amis l’ont amenée à comprendre qu’elle venait d’acquérir une première expérience formatrice au plus haut niveau. Ses coéquipières ont terminé cinquièmes de la finale, mais ont été disqualifiées pour une sortie de couloir irrégulière.

« C’est vrai, au moins, je les ai vécus, les Championnats du monde. Maintenant, je suis prête pour les Jeux olympiques. J’ai transformé le négatif en positif. »

Sa présence au Qatar lui a aussi permis de rencontrer celui qui allait devenir son nouvel entraîneur, le Français Bruno Gager. C’est son ami d’enfance Gabriel Slythe-Léveillé, spécialiste du 400 mètres haies, qui les a mis en contact. « Ça a cliqué », dit Surin.

La sprinteuse de 24 ans s’est donc jointe à son groupe à Montpellier. Elle y côtoie la championne mondiale d’heptathlon, la Britannique Katarina Johnson-Thompson, et l’une des deux meilleures Françaises du 400 mètres, Floria Gueï.

« C’est un autre type d’entraînement, beaucoup plus exigeant », décrit la Québécoise, qui a emménagé avec Slythe-Léveillé. « Je sens vraiment que je me suis améliorée. J’avais très hâte de commencer la saison pour voir où j’en étais. »

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Le 22 mai, Katherine Surin a renoué avec la piste Ben-Leduc, à Saint-Laurent.

« Devenir la meilleure coureuse possible »

Elle était en stage en Afrique du Sud quand la crise sanitaire mondiale a éclaté à la mi-mars. Rentrée depuis chez ses parents à Laval, elle admet que la motivation est difficile à maintenir sans horizon compétitif avant la prochaine saison en salle.

Le 22 mai, elle a renoué avec la piste Ben-Leduc à Saint-Laurent, où son père l’a fait suer un coup. « J’étais contente parce que j’ai réalisé que je n’ai pas tant perdu de ma forme. Mais après l’entraînement, j’étais à terre ! J’y suis retournée quelques fois et j’ai encore mal partout. »

Surin profite du confinement pour avancer le MBA à distance qu’elle a entrepris à l’Université Laval. Elle n’attend qu’une chose : la réouverture des frontières françaises pour regagner le sud de la France et se remettre à fond dans l’athlétisme.

« J’ai une autre année pour me préparer à devenir la meilleure coureuse possible et me qualifier pour les Jeux olympiques. »

Si elle y parvient, elle n’aura pas à chercher loin pour se motiver : « Je ne veux pas leur donner l’option de ne pas me faire courir. Ils n’auront pas le choix. »