On écoute Paul Houde nous raconter sa première réunion de production avec l’équipe de La fin du monde est à 7 h et on sent un fond de traumatisme dans sa voix.

Guillaume Lefrançois Guillaume Lefrançois
La Presse

« J’arrive avec six, sept, huit sujets différents. Je me suis dit que je ne manquerais pas d’idées. Je commence à parler, personne ne m’écoute ! C’était frustrant, je trouvais même ça impoli. C’était une gang d’iconoclastes, de rebelles, de jeunes qui se foutaient de tout.

« Je suggère d’aller botter des placements avec Terry Baker, qui était le botteur des Alouettes. Là, il y a un silence. “C’est quoi, ça, des placements ? Terry Baker ?” OK, on ne fera pas ça. On arrive en ondes, je fais ma chronique. Marc [Labrèche] ne m’écoute pas. Après 30 secondes, il m’arrête. “Est-ce que Francine va bien ?” On est en direct… Je ne sais pas trop comment réagir ! »

De retour chez lui, Paul Houde pense abandonner le projet, qui ne prévoit de sa part qu’une chronique par semaine. Trois ans plus tard, soit le 28 avril 2000, l’émission La fin du monde est à 7 h, une quotidienne satirique d’information qui a généré une espèce de culte, faisait ses adieux. Houde y était toujours, et sa chronique de sport était assez rapidement devenue quotidienne plutôt qu’hebdomadaire.

Plusieurs rêvent de « changer la game » ; Houde est un des rares à y être parvenu. Il a parlé de sport comme personne n’en avait jamais parlé.

« On ne savait pas où ça s’en irait, et ça s’est transformé. Paul, c’est peut-être la transformation la plus spectaculaire, estime Marc Labrèche, qui animait LFDM. C’était juste parfait. C’est probablement avec lui, en tout respect, que je me sentais le plus bébé, le plus enfantin. »

L’information avant tout

Un exemple parmi tant d’autres. Le 2 septembre 1999, le Canadien annonce la nomination de Pierre Boivin comme président.

C’est évidemment la nouvelle du jour, donc le sujet de sa chronique sportive. Houde explique que Boivin a 45 ans, qu’il est indépendant de fortune, qu’il a confiance en Alain Vigneault et Réjean Houle, que le Centre Bell est à vendre, et que le nouveau président souhaite « créer une synergie entre les produits brassicoles et l’équipe du Canadien ».

Le hic : il déballe tout ça tout en plaçant un poulet à cuire dans une rôtissoire. Les explications de la nomination de Boivin s’entrecoupent avec le mode d’emploi de ladite rôtissoire et de la « sauce barbecue américaine que j’ai préparée moi-même », dit fièrement le chroniqueur.

Un autre exemple : Houde débarque sur le plateau accoutré d’un costume vert, d’un dossard « Team Canada » et d’un casque jaune qui ferait l’envie d’un millénial en rouli-roulant dans le Mile-Ex. Devant lui, une rampe de « 29,27 degrés » d’inclinaison. Le prétexte : parler de skeleton, discipline qui allait s’ajouter au programme olympique aux Jeux de 2002. Avant de s’élancer pour une démonstration en studio, Houde fait donc l’historique du skeleton aux Jeux de 1928 et de 1948.

« C’était une émission – je ne sais pas comment la décrire – d’affaires publiques sur l’acide ? suggère-t-il. J’aurais pu inventer des choses, personne ne l’aurait relevé ! Mais je tenais à livrer de l’information véridique. S’il y avait eu un record du monde en athlétisme, on essayait de le recréer, mais en véhiculant l’information. »

C’est ainsi que pour souligner une victoire du Canada au relais 4 x 100 m, « on a fait un appel à tous et on a fait le relais 400 x 1 m. On avait 400 personnes qui se passaient le relais ! »

Un autre exemple qu’il cite avec fierté : la « reconstitution dramatique » du Rallye des gazelles, course automobile mythique organisée dans le désert.

« Richard Gohier [un des idéateurs] dit : “On pourrait demander à des madames d’embarquer sur des tricycles dans un carré de sable.” Alors on s’est rendus au parc Jarry, et on a assis deux dames de 75 ans sur des tricycles, raconte Paul Houde, retenant un fou rire. Évidemment, elles étaient coincées. “J’avance pas.” “Poussez, Mme Lalonde !” Et moi, sur ces images, je disais où étaient rendus les vrais équipages ! »

Une réinvention

Au bout du fil, Labrèche l’admet : sa désinvolture à l’égard des chroniques sportives, c’était du théâtre.

« Je devais faire semblant de ne pas trop m’y intéresser, car ça contribuait à la dynamique, explique-t-il. Mais dans la vie, sans être précis et maniaque comme Paul, j’aime le sport. Pas tous au même niveau, mais le tennis, le hockey et le football sont mes spectacles sportifs préférés. »

En ondes, Labrèche paraissait s’intéresser davantage à Francine, la femme de Paul Houde, qu’aux informations sportives. Et Houde restait lui-même dans son rôle de « nerd des sports ». Le génie de ces segments résidait dans le contraste entre les deux.

On est tous encore ébahis par sa vaste science, son érudition sportive et générale, sa capacité à emmagasiner de l’information sur une variété de sujets. Ça contribuait au personnage qui se créait sous nos yeux : un érudit capable d’aller dans l’absurde. C’est un personnage unique.

L’animateur Marc Labrèche

Les chroniques de Paul Houde pouvaient aller dans toutes les directions, mais il y avait aussi des classiques. On pense aux fameuses croustilles. « On avait une place dans le Chinatown où on en trouvait. Parfois, c’était infect ! Une fois, on avait trouvé des chips à la pieuvre, c’était les pires ! »

Et bien sûr, Nostradamouse, la souris qui faisait des prédictions sportives. Au risque de briser la magie de la télévision, on vous confirme que plus d’un rongeur a joué le rôle.

« Une fois, la souris a disparu avant l’émission ! On l’avait perdue. Au bout de deux saisons, il y avait comme 50 souris dans l’immeuble. Elles avaient dû se reproduire. Le propriétaire n’était pas très content ! »

Depuis deux mois, le monde du sport est paralysé. Depuis deux mois, on cherche à parler de sport différemment, parce que ça pourrait être long avant de revoir le sport tel qu’on le connaît.

« Même pour les Jeux de Tokyo en 2021, je suis pessimiste. S’il n’y a pas de vaccin et qu’une deuxième ou une troisième vague éclate, ça va sauter », prévient Paul Houde.

Dans le contexte, il est bon de se rappeler qu’il y a moyen de parler de sport autrement.