Après 18 ans d’haltérophilie, Maryse Turcotte s’est lancée à corps perdu dans une nouvelle passion : la médecine. Sa spécialité : la santé mentale des personnes âgées. Entrevue entre deux visites de patients et une garde à l’urgence.

Simon Drouin Simon Drouin
La Presse

« Je peux te rappeler ? Faut que je retourne à l’urgence et je suis pognée avec deux madames qui me crient après… »

Maryse Turcotte a rappelé trois heures plus tard, s’excusant pour le délai : « Bon, je vais me remettre de mes émotions. » Elle prend une pause d’une seconde. « Ça va, Simon ? »

Ce n’était qu’une journée normale au bureau. Douze ans après sa retraite sportive, l’ex-haltérophile est aujourd’hui gérontopsychiatre à l’hôpital Sainte-Croix de Drummondville.

Elle pensait qu’on la contactait pour commenter le départ du président de la Fédération internationale d’haltérophilie après un xième scandale. Son éclairage sur le sort des personnes âgées dans les CHSLD, son autre milieu de travail, nous intéressait davantage.

D’emblée, la Dre Turcotte regrette que ça ait pris une catastrophe de l’ampleur de la crise de la COVID-19 pour que ses patients deviennent soudainement un sujet d’intérêt public.

« Ce sont nos aînés, relève-t-elle, comme une évidence. Moi, je les aime. J’aime ça aller au CHSLD. J’y vais des fois après le souper pour faire une petite tournée. La fin de semaine, j’amenais mes enfants. Si tu voyais leur visage quand ils voient des enfants… »

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

L’ex-haltérophile Maryse Turcotte est aujourd’hui gérontopsychiatre à l’hôpital Sainte-Croix de Drummondville.

Il faut apprendre à les aimer et non pas les rejeter dans un coin et ne plus vouloir en entendre parler. En fait, on les cache parce qu’on se voit nous-mêmes, là, un jour. Et on ne veut pas se voir. Arrêtez. C’est nous. Ils ont déjà été jeunes.

Maryse Turcotte

Un peu comme l’haltérophilie, arrivée dans sa vie presque par accident, Maryse Turcotte n’avait pas prévu de devenir médecin.

Éternelle étudiante

Au cégep, elle a fait une technique en diététique. Elle a ensuite travaillé dans des cuisines de CHSLD où elle a occupé tous les postes. Après un baccalauréat en administration, elle est devenue responsable du personnel des cuisines à l’hôpital du Sacré-Cœur à Montréal. Dans le cadre d’un programme de relève des cadres, elle a été recrutée pour une maîtrise en administration de la santé.

La native de Sherbrooke, quatrième à ses premiers Jeux olympiques en 2000, se destinait donc à une carrière de gestionnaire dans le réseau. Sa méconnaissance des aspects cliniques la frustrait. Un jour, un médecin de famille qui était entraîneur d’haltérophilie lui a dit que des facultés de médecine ouvraient maintenant leurs portes à des candidates avec son profil.

À 31 ans, elle a plongé : « Je me disais : “Ayoye, suis-je capable de faire ça ?” En général, les athlètes olympiques carburent un peu aux défis. »

Admise à l’Université Laval en 2005 après sa participation aux Jeux d’Athènes, elle a choisi la voie condensée en effectuant sa scolarité en deux ans.

Pendant son externat, elle a continué de s’entraîner après ses quarts à l’hôpital. Elle s’est rendue jusqu’aux sélections olympiques de 2008, sachant sa qualification presque impossible.

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Maryse Turcotte est gérontopsychiatre à l’hôpital Sainte-Croix de Drummondville.

La résidence l’attendait l’année suivante. D’abord intéressée par la médecine familiale, puis la gériatrie, Turcotte s’est finalement tournée vers la psychiatrie.

À son entrevue d’admission, les deux psychiatres se sont étonnés de son choix. Une double athlète olympique ne serait-elle pas plutôt tentée par l’urgence, la chirurgie ? La psychiatrie, ça peut être long, les patients n’évoluent pas beaucoup, guérissent peu, sont souvent issus de milieux difficiles… Les progrès se résument parfois à du maintien.

« Je leur avais répondu du tac au tac : “Vous savez, à la fin de ma carrière en haltérophilie, année après année, je levais de moins en moins. Je réajustais mes propres objectifs pour qu’ils soient modestes. J’étais fière pareil. Avec mes patients, ça va être comme ça.” »

Après quatre ans de résidence, elle a passé l’examen du Collège royal des médecins et chirurgiens du Canada. Elle était nerveuse, mais pas autant que ses collègues. « Je leur disais : “Ce ne sera jamais aussi pire que d’être montée sur le plateau des Jeux olympiques.” C’est la chose la plus épouvantablement stressante que j’ai faite de ma vie ! »

Après avoir obtenu son poste et s’être fait bâtir une maison à Drummondville, elle a appris que l’Université de Montréal inaugurait un premier programme de surspécialisation en gérontopsychiatrie au Québec. Pourquoi pas une 10e année d’études en médecine ?

« J’ai été la première étudiante à faire ce programme-là. J’ai fait la navette pendant un an et demi entre Drummond et Montréal. Je suis une éternelle étudiante. C’est un petit défaut de fabrication… »

« Rester humble »

Chef du département de psychiatrie à l’hôpital Sainte-Croix, elle a adapté ses tâches en cette pandémie du nouveau coronavirus, qui n’a pas frappé trop fort dans sa région. Autant que possible, elle évite de se rendre au CHSLD, conseillant les médecins par téléphone. Le nouveau centre d’expertise gériatrique, où elle fait de l’évaluation cognitive, est fermé pour l’instant.

Le sport lui a appris à jongler avec plusieurs balles. « J’ai toujours combiné les études et le sport. Ça demandait donc de l’organisation. À l’hôpital comme médecin, c’est du multitâche tout le temps. Penser à 3000 ou 4000 affaires en même temps, la maison dans tout ça. »

La Dre Turcotte en voit « des vertes et des pas mûres ». Elle rencontre parfois de jeunes cinquantenaires en perte cognitive, signal d’un début d’alzheimer ou de démence. La dégradation peut être fulgurante. Certains meurent 10 ans plus tard sans plus reconnaître leurs proches.

Elle oriente des patients en perte d’autonomie vers des lieux d’hébergement, parfois sur ordre de la cour. D’où les dames qui lui crient après.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

L’ex-haltérophile Maryse Turcotte est aujourd’hui gérontopsychiatre à l’hôpital Sainte-Croix de Drummondville.

« Souvent, on est impuissant à améliorer des situations. On pédale, on pédale, et on a l’impression qu’on n’y arrivera pas. Des fois, on fait de petits gains, de petites différences. Il faut reconnaître ses limites. »

— Maryse Turcotte

« Comme athlète, il fallait faire ça. Être capable de dire : “Je suis allée au bout, je ne peux pas faire mieux.” Rester humble. »

Mère de trois enfants de 4 à 9 ans, la psychiatre de 45 ans se lève à 6 h pour sauter sur le vélo d’exercice en lisant le dernier article scientifique. Elle visite le gym de façon régulière, marche beaucoup, pédale avec les enfants l’été. Depuis un an, elle a repris quelques mouvements d’haltérophilie.

« Je n’en faisais plus depuis 2008. Ça ne me tentait plus du tout. J’ai recommencé tranquillement à faire des squats, des levés de terre, des développés. Je garde une forme pas pire. Sinon, je ne pourrais pas fonctionner. »

Son travail ne s’arrête pas à l’hôpital. Le soir, quand ce n’est pas une réunion téléphonique avec le conseil des professionnels, elle corrige ses rapports, approfondit des études, lit d’autres articles. Le week-end, elle visite des patients. Des familles ont son numéro de cellulaire.

Elle parle de dévouement, de passion. « Être médecin, je ne sais même pas si on peut dire que c’est un travail. Je fais ça parce que j’aime ça. Je m’accomplis. Chaque jour, je fais du mieux que je peux. Comme à l’entraînement. Des fois, j’ai l’impression que j’aurais pu faire mieux. D’autres fois, je suis contente. »

Maryse Turcotte en bref

Âge : 45 ans

Ville de naissance : Sherbrooke

Profession : gérontopsychiatre

Sport : haltérophilie (53 et 58 kg)

2 participations aux Jeux olympiques : 4e à Sydney (2000); 11e à Athènes (2004)

3 médailles aux Championnats du monde (1998, 2001, 2003)

2 médailles d’or aux Jeux du Commonwealth (2002 et 2006)

1 médaille d’or aux Jeux panaméricains (1999)

14 titres canadiens (11 consécutifs)

Records personnels : 90 kg (arraché), 120 kg (épaulé-jeté)