Il est minuit. Au pied de la colonne Nelson, Mathieu Blanchard contemple une place Jacques-Cartier déserte et silencieuse.

Pascal Milano Pascal Milano
La Presse

« Allez, c’est parti pour l’aventure », dit-il avant d’effectuer ses premières foulées dans un Vieux-Montréal à peine endormi. Direction : l’ouest, mais surtout un tour de l’île de Montréal qui lui promet une belle sortie de près de 125 kilomètres.

Après quelques minutes, le boulevard LaSalle est en vue. Au milieu de ce décor urbain, l’habituel coureur en sentier se met à réfléchir. Il repense à tous ses amis, dans la confidence, qui lui ont demandé la raison de cette escapade nocturne. Un visage et une citation lui viennent en tête : celui de Forrest Gump, interprété par Tom Hanks, qui répond « I just felt like running » après une énième traversée des États-Unis.

« C’est la même chose pour moi, j’ai juste envie de courir, fait écho Blanchard. C’est ma passion, ça me fait du bien, c’est une partie de mon identité et j’avais juste envie de le faire.

« Je ne l’ai pas fait pour me tenir en forme, pour me dépasser, pour le lien du social, pour l’environnement ou la paix dans le monde. I just felt like running comme Forrest Gump. C’est d’ailleurs le nom de ma course sur Strava [une plateforme dans laquelle on peut enregistrer et partager ses courses]. »

Il y a un autre volet à ce défi qu’il caresse depuis presque deux ans. En raison de la pandémie de COVID-19, les évènements ont été annulés aux quatre coins du monde. Sans la crise sanitaire actuelle, il aurait notamment dû participer au Penyagolosa Trail, une épreuve de l’Ultra-Trail World Tour de 110 kilomètres et 5600 mètres de dénivelé positif.

PHOTO FOURNIE PAR NICOLAS DANNE

Mathieu Blanchard a choisi de courir autour de l’île de Montréal dans le sens horaire.

Le départ à minuit, depuis la place Jacques-Cartier, correspond donc à l’heure à laquelle il aurait dû s’élancer sur les pentes espagnoles. Après une petite phase de déni, il dit avoir rapidement accepté que le monde de la course, comme le reste d’ailleurs, soit sur pause.

« Comme c’est le cas pour ma blessure [de 2019], on n’a pas de contrôle là-dessus. Ça ne sert à rien de broyer du noir. Les premiers jours [suivant les annulations], j’avais coupé mon entraînement, comme si l’arrêt des compétitions m’avait enlevé ma motivation.

« Ensuite, j’ai repris des petits joggings de 10-30 minutes sans intensité. Finalement, je me suis rappelé que mon but était de progresser, d’exploiter mon potentiel et de poursuivre mon cycle d’entraînement comme je l’avais prévu pour l’année 2020. »

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Après le boulevard LaSalle, Blanchard se dirige vers l’ouest de l’île sous des températures toujours négatives. Samedi dernier, il a fait le choix de réaliser ce défi sans assistance. La veille, il a donc caché ses ravitaillements dans différents buissons tout au long du parcours. Par chance, aucun animal ne s’est emparé du butin.

Il a aussi choisi de courir dans le sens horaire. « Je voulais voir le lever de soleil, dit-il. Donc, il fallait qu’au petit matin je coure vers l’est. Idéalement, il fallait aussi que j’aie le soleil de face pour me réchauffer. »

Il en a eu plein les yeux au lever du soleil. Mais c’est un autre aspect qui le frappe au fur et à mesure que les kilomètres augmentent et que les arrondissements défilent.

« Chacun d’entre eux a vraiment une identité propre au niveau de l’architecture, de son énergie ou du type de magasins que tu vois. On cherche toujours à voyager à l’autre bout du monde, et c’est la première fois que je fais le tour de Montréal. Je n’y étais même pas allé en auto ou en vélo avant. »

Le paysage urbain est d’une grande richesse. Ça m’a donné envie d’y retourner en vélo et de m’arrêter dans chacun des arrondissements.

Mathieu Blanchard

Il est aussi surpris par la nature foisonnante à certains endroits de l’île. À Sainte-Anne-de Bellevue, il voit des ressemblances avec la forêt des Laurentides. « Il y avait du dénivelé, des arbres et des marécages. J’ai vu plein d’animaux tout le long du parcours, comme des renards, des ratons laveurs, des lapins, des moufettes, des outardes, et j’ai même entendu un hibou. »

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L’athlète de 32 ans retrouve ensuite le boulevard Gouin, puis la rue Notre-Dame. Les jambes sont lourdes tandis qu’il passe devant les raffineries de Montréal-Est. Les douleurs au pied vont s’intensifier aussi. « En trail, tu poses ton pied différemment dans le plat, dans les montées et les descentes. Ça répartit la charge. Là, tu fais toujours le même mouvement et ça fait mal. »

Il finit tout de même son défi en retrouvant la place Jacques-Cartier après 10 heures et 29 minutes d’effort. « Rebonjour, Nelson. Je t’avais dit à tout à l’heure », lance-t-il. Malgré la fatigue, la douleur et des images de ce tour encore très fraîches, il pense déjà à la suite.

PHOTO FOURNIE PAR NICOLAS DANNE

Mathieu Blanchard s’approche du pont Jacques-Cartier.

Dans le calendrier de 2020, il avait imaginé son prochain pic de forme pour une course de 120 kilomètres à Lavaredo, en Italie, en juin.

« Si la situation par rapport à la COVID-19 n’évolue pas, il se peut que j’imagine un autre défi un peu stupide comme celui-ci. Je me suis très bien rendu compte qu’on pouvait s’amuser dans un rayon géographique très proche de chez nous. »

Blanchard avait quitté son emploi d’ingénieur au début de l’année 2019 pour optimiser son entraînement et disputer davantage de courses à l’international.

Sa première saison a cependant été gâchée par les blessures. En janvier 2020, par contre, il a pris le deuxième rang de la Tarawera, l’une des courses de l’Ultra-Trail World Tour.

« L’année avait bien démarré. La pandémie a fait en sorte que le reste est remis à plus tard. Ce n’est pas grave, je continue à m’entraîner, à progresser et à prendre du plaisir en courant. »

La nuit, tout seul, tout autour de Montréal…