Martin Trahan fixe l’heure de l’entrevue en soirée. « La journée, je suis débordé », écrit-il. On le croit sur parole. L’autoproclamé « aventurier à temps partiel » est un technicien en travail social au soutien à domicile au CLSC à Laval. Dans les circonstances actuelles, son emploi auprès des personnes âgées se retrouve au cœur de l’actualité. 

Pascal Milano Pascal Milano
La Presse

Son rôle est de faire en sorte que les aînés puissent rester le plus longtemps possible à la maison tout en conservant une bonne qualité de vie. « J’évalue leurs besoins, puis je m’assure que le bon professionnel de la santé puisse ensuite aller dispenser les services », précise-t-il. Quand la qualité de vie est restreinte ou que la perte d’autonomie est trop importante, il aide les familles dans la recherche d’une résidence adaptée aux besoins.

« En ce moment, c’est hyper tendu comme partout au Québec, dit-il en faisant référence au nombreux cas de COVID-19 recensés dans les résidences à Laval. La fin de vie, ce n’est pas facile quand tout va bien. Le contexte actuel, d’une grande tristesse, est rempli d’impuissance. Les personnes âgées sont anxieuses, les familles sont inquiètes, et c’est aussi le cas des professionnels de la santé.

« Mes collègues ont des enfants, des conjoints, des parents. En dehors de leur job, elles ont aussi leurs préoccupations. […] Mais comme professionnel de la santé, on doit donner l’exemple en ayant un ton rassurant lorsqu’on parle aux aînés, aux enfants ou aux aidants naturels. En dedans de nous, on a une grosse boule dans l’estomac », confie celui qui a notamment traversé le Canada (2015) et les États-Unis (2018) en canot ou pagayé le long du fleuve Yukon (2016).

La crise sanitaire a bouleversé ses habitudes. Plutôt que de se déplacer systématiquement, il doit limiter ses contacts auprès d’une population particulièrement vulnérable et effectuer une bonne partie de son travail par téléphone. Dans un contexte normal, il est l’habituelle présence rassurante qui, avec le temps, devient comme un membre de la famille. L’attachement est réciproque. La crainte de voir un proche succomber est réelle.

En parallèle à son travail, Martin Trahan est l’aidant naturel de sa grand-mère de 101 ans qui réside encore dans son domicile à Saint-Jean-sur-Richelieu. Lui, son frère et, à l’occasion, le CLSC du coin prodiguent des soins à la centenaire.

J’ai 39 ans, je suis en santé, je n’ai pas d’enfants, mais je suis brûlé. J’étais fatigué avant l’arrivée du virus et quand ça a commencé, je me suis demandé comme j’allais passer à travers. Quand je me mets à la place d’une personne de 85-90 ans qui joue le rôle d’aidant auprès de son amoureux ou amoureuse, je me demande comment ils font.

Martin Trahan

Du matin au soir, Martin Trahan pense donc à la COVID-19 et à ses répercussions à court et à long terme. Comment se changer les idées une fois à la maison ? Un petit verre de bon whisky par-ci, une vidéo d’humour par-là et, bien entendu, des documentaires d’aventure. « Des choses qui me font rêver. »

Une expédition qui tombe à l’eau

Les projets reliés au canot, justement, ont été mis entre parenthèses. Pas le choix. À la fin du mois d’avril, il devait agir à titre de parrain de l’Open Canoe Festival en France. Il était en train de planifier sa conférence d’ouverture lorsque la situation a commencé à se dégrader en Europe. L’événement a bien sûr été annulé.

Il restait l’expédition qu’il avait planifiée pour son 40e anniversaire cet été : 750 kilomètres et 26 jours de canot entre Montréal et New York. Sans tristesse ni sentiment d’injustice, il a récemment pris la décision de repousser cette aventure.

Il relativise : « Je fais partie des privilégiés avec une job presque assurée et aucun problème financier. Les lacs et les rivières seront encore là l’année prochaine et, en ce moment, je suis plus concentré à vouloir contribuer à l’effort collectif.

« Même si la situation risque de s’améliorer au cours de l’été, ça ne sera pas toujours fini. Selon moi, il y aura un post-trauma et des séquelles importantes. Je ne me voyais pas pagayer dans des zones urbaines où des gens sont morts alors que d’autres ont perdu leurs emplois ou leurs entreprises. Je ne me voyais pas pagayer allègrement au milieu de ces drames humains. »

Alors tant pis s’il ne voit pas New York pour la première fois ou si l’expédition préparatoire pour l’aventure russe de 2022 a lieu ultérieurement. Le cadre est tout trouvé lorsque le climat sanitaire s’apaisera dans les prochaines semaines ou dans les prochains mois.

« Le Québec, c’est beau. Il y a plein de belles rivières et de beaux endroits pour faire du canot. Ce sera ma petite contribution pour encourager l’économie locale. »