Quand serons-nous de nouveau 20 000 spectateurs dans le métro en direction du stade ? En file pour les contrôles de sécurité ? Entassés dans les gradins comme des grains de riz dans un sac ?

Alexandre Pratt
Alexandre Pratt La Presse

Certainement pas en mai. Ni en juin. Ni en juillet.

Peut-être même pas avant un an.

Les courbes de contagion progressent. Les frontières restent fermées. Les gouvernements craignent une deuxième vague de l’épidémie, à l’automne. L’Ontario évoque une pandémie de deux ans.

À Québec, cette semaine, les responsables de la Santé publique ont rencontré des journalistes pour un breffage technique. Ils ont indiqué que des « restrictions » seraient nécessaires jusqu’à la découverte d’un vaccin.

Quelles restrictions ?

Ça n’a pas été précisé. Mais rappelez-vous que le premier geste du gouvernement Legault pour combattre l’épidémie a été d’interdire les rassemblements de plus de 250 personnes. Ce qui inclut les matchs (devant spectateurs) du Canadien, de l’Impact et des Alouettes. Logiquement, ce sera aussi parmi les dernières restrictions levées.

Préparons-nous donc à une longue pause. Mais oui, les stades vont rouvrir. Les équipes vont rejouer. Mais dans quelles conditions ? Quelques pistes de réflexion.

Des billets moins chers

Un jour, les interdictions seront levées. Toutes les ligues voudront recommencer le plus vite possible. En même temps. L’offre sportive sera formidable.

Mais la demande suivra-t-elle ?

Pas évident. Dans les premiers mois, il y aura un frein psychologique à se retrouver au sein d’une foule de 20 000 personnes. « On vit un traumatisme collectif », souligne Éric Brunelle, responsable des programmes de management du sport à HEC Montréal*.

Deuxième obstacle : l’argent. Dans la seule semaine du 16 mars, plus de 1,5 million de Canadiens ont déposé une demande d’assurance-emploi. Ça fait beaucoup d’amateurs de sport qui auront d’autres priorités au retour de la pause.

J’ai l’impression que les gens voudront retenir leur “dollar-loisir”.

Éric Brunelle

Son collègue à HEC Montréal, l’ancien vice-président exécutif de l’Impact, Richard Legendre, se montre plus optimiste.

« Rendu là, je pense que les gens auront envie de sortir. Pour les mêmes raisons qu’ils voudront aller s’asseoir sur une terrasse dans le Vieux-Montréal. Peut-être même avec un appétit que nous n’aurons jamais vu. Mais pour que les gens reviennent au stade, il faudra que ce soit très abordable.

« L’industrie du sport devra faire preuve d’humilité, de flexibilité et de créativité. Ça pourrait commencer par une baisse du prix des billets. Pensons, par exemple, qu’à l’achat de deux billets adultes, les enfants pourraient entrer gratuitement. »

Des modèles à revoir

Vendre des loges, c’est déjà difficile. Surtout au Québec, où les règles éthiques des entreprises ont été resserrées après la commission Charbonneau.

Post-COVID ? Bonne chance ! Plusieurs grandes entreprises d’ici – Air Canada, le Cirque du Soleil, Bombardier – sont en difficulté. C’est tout aussi difficile pour les PME. La semaine dernière, la Chambre de commerce du Montréal métropolitain a sondé 739 entreprises locales. Deux sur cinq ont répondu avoir subi des pertes de revenus de plus de 60 %.

La vente de loges et la recherche de commandites s’annoncent aussi compliquées en région, fait valoir Alex Tanguay, propriétaire de l’Océanic de Rimouski (LHJMQ).

« Les entreprises locales nous appuient depuis des années. Elles donnent 2000 $, 3000 $ pour soutenir l’équipe. Sauf que ces marchands se retrouvent aujourd’hui dans une situation difficile. Avant de retrouver une santé financière, et le désir, ça pourrait prendre du temps. »

Des équipes disparaîtront

C’est déjà le cas en Europe. Dans la KHL, le club de Vladivostok a cessé ses activités. Celui de Khabarovsk a perdu ses commanditaires et envisage une dissolution. Aux États-Unis, plusieurs clubs des ligues mineures de baseball sont dans une situation précaire.

Plus la pandémie durera, plus les franchises seront à risque. « C’est surtout vrai pour les ligues qui sont très dépendantes des revenus d’abonnements », explique Éric Brunelle. Il s’inquiète particulièrement pour la Ligue canadienne de football et la LHJMQ.

Les clubs de la LCF font à peine leurs frais. Les Alouettes ont perdu des millions ces dernières années. C’est une ligue fragile.

Éric Brunelle

La situation n’est pas inédite. Dans le passé, les grandes crises ont décimé des ligues. Les Royaux de Montréal (première mouture) et l’Association mondiale de hockey – l’ancêtre de la LNH – ont disparu pendant la Première Guerre mondiale. La crise économique des années 30 a causé la perte des Sénateurs d’Ottawa, des Quakers de Philadelphie et des Eagles de St. Louis. Une autre équipe de la LNH, les Americans de New York, n’a pas survécu à la Seconde Guerre mondiale.

Les clubs des ligues qui possèdent de lucratifs contrats de télévision sont en meilleure position.

Les salaires vont diminuer

Pour s’en sortir, les équipes auront deux options.

1. augmenter les revenus ;

2. réduire les dépenses.

Dans un contexte de crise économique, la deuxième option est plus facile à mettre en œuvre. « Selon les clubs, les salaires des joueurs peuvent représenter de 80 % à 90 % des dépenses », indique Éric Brunelle.

Déjà, en Europe, les joueurs de soccer ont accepté des coupes massives pour aider leur équipe à traverser la crise. Ici ? « Ce sera du cas par cas », croit Richard Legendre.

Une forme de solidarité sera nécessaire. Ça va prendre une approche collective.

Richard Legendre

« Les propriétaires ne viseront pas les mêmes marges de profit. Les commanditaires seront conciliants. Les joueurs devront faire leur part aussi. L’objectif, à court terme, ce ne sera pas la profitabilité. Ce sera la longévité. »

Divisions remaniées

Autre gros poste de dépense : les voyages. Surtout ceux qui exigent deux nuitées ou plus. Des circuits s’y sont déjà attaqués. La Ligue américaine de hockey propose un calendrier déséquilibré pour favoriser les matchs entre équipes voisines. C’est ainsi que le Rocket de Laval devait affronter 12 fois les Sénateurs de Belleville, cette saison.

Attendez-vous à ce que cette mesure soit appliquée de façon encore plus marquée après la crise. Notamment dans le hockey junior. Peut-être aussi dans la LNH, la MLS et la LCF.

Des matchs plus courts

« La nécessité est mère de l’invention », disait Platon.

Pour réduire les coûts d’exploitation, des ligues oseront-elles modifier les règles ? Pourquoi pas ! Des périodes de 15 minutes, dans les ligues secondaires de hockey, permettraient de réduire le nombre de joueurs par équipe. Farfelu ? Pas tant que ça. Au basketball, les matchs dans la NCAA durent 40 minutes. Huit de moins que dans la NBA. Au baseball universitaire, lors des programmes doubles, les clubs ne disputent que sept manches par rencontre.

« Je pense que tout est sur la table », affirme Éric Brunelle.

Des organisations vont réfléchir. Revoir leurs pratiques. Imaginer de nouveaux scénarios, de nouvelles structures. Elles seront obligées de trouver des solutions.

Éric Brunelle

Richard Legendre, lui, ne changerait pas l’essence du sport. « Jouer à trois contre trois au hockey ? À sept contre sept au soccer ? Non. Mais pourrait-il y avoir moins de matchs pendant la première année de la reprise ? Certainement. Et des matchs à huis clos pendant un quart de saison ? Absolument. C’est une solution que les ligues ne devraient pas écarter trop vite. »

« À court terme, le plus important, c’est d’assurer la santé des athlètes. Après, la priorité, ce sera de recommencer. À huis clos s’il le faut. Pour redonner l’espoir. Aux employés. Aux équipes. Aux athlètes. Et aux partisans. »

* Notez que les professeurs Éric Brunelle et Richard Legendre ont répondu avec beaucoup d’humilité. « Un expert de la gestion sportive en temps de COVID, ça n’existe pas », m’ont-ils dit tous les deux.