Ne pas gagner un match ou une compétition, c’est une chose. Mais au-delà de la défaite, quel objectif était visé ?

Simon-Olivier Lorange
Simon-Olivier Lorange La Presse

C’est la question que pose Christiane Trottier, professeure titulaire en psychologie du sport au département d’éducation physique de l’Université Laval, dont les recherches se concentrent sur le développement positif des jeunes athlètes.

Cette spécialiste de la préparation mentale, qui est également intervenante auprès d’organismes comme l’Institut national de sport du Québec et Excellence sportive Québec-Lévis, rappelle que derrière toute défaite se cache une part de réussites. Même si elle est parfois infime, c’est sur celle-ci qu’il faut bâtir pour la suite de la carrière d’un athlète ou d’un entraîneur.

Nous dressons ici un compte-rendu de notre entretien avec Mme Trottier. Nous en avons édité certains extraits afin de faciliter la lecture.

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Christiane Trottier, professeure titulaire en psychologie du sport au département d’éducation physique de l’Université Laval

Q. Comment utiliser la défaite comme tremplin ?

R. Prenons l’exemple d’un joueur de tennis. À chaque match et à chaque set, il gagne ou il perd. C’est important, dès le départ, à un jeune âge, de lui enseigner à apprendre à travers la défaite. Autrement, il ne va pas progresser. Chaque match perdu, il y a quelque chose à en tirer qui va nous amener à revenir plus fort. Si on fait l’inverse, qu’on s’écroule sous la pression, sous la défaite, on va ruminer longtemps et on va rentrer dans le cercle vicieux du plafonnement. On veut retirer du positif de la performance, de ce qui était à améliorer. Identifier quel était le défi et bâtir là-dessus. Dans ma pratique, mon objectif est de m’assurer qu’à travers la pratique sportive, les jeunes vont vivre des réussites et développer des forces qui vont leur être utiles dans d’autres sphères de leur vie, une fois leur carrière terminée.

Q. Comment garder le cap quand les défaites s’accumulent ?

R. La perception de la défaite ou de défaites cumulées peut être influencée par des objectifs trop élevés, ou encore par des attentes trop élevées par rapport à la capacité réelle d’atteindre les objectifs souhaités. On voudra donc fixer des objectifs qui sont mesurables, réalistes et situés dans le temps – donc contrôlables. On diminue alors le stress, la pression et l’anxiété et on se concentre davantage sur le plaisir dans la performance. Ce que j’ai pu remarquer, c’est que lorsqu’un athlète a une perception de sous-performance, ça arrive souvent parce que les attentes étaient trop élevées par rapport à son niveau actuel. Ça arrive quand il se concentre sur des facteurs non contrôlables, comme le fait d’impressionner les autres.

Q. Y a-t-il des défaites si brutales qu’on doit simplement les effacer de notre mémoire ?

R. Je n’irais pas jusque-là. Je pense qu’il faut apprendre à faire face aux situations et à assumer. C’est ça, aussi, être athlète. Il y a une partie émotionnelle très importante. Comme dans d’autres défis de la vie, c’est important d’accueillir la défaite et de la vivre. La défaite crève-cœur, il faut prendre le temps de la digérer, de reconnaître les émotions qu’elle suscite. Par la suite, on peut prendre du recul et apprendre à la gérer. Dans chaque défaite, il y a toujours quelque chose de positif si de bons objectifs ont été établis au préalable.

Q. L’approche est-elle la même avec les athlètes et les entraîneurs ?

R. Oui, quoique parfois, les entraîneurs ont tendance à être plus pressés de tourner la page. C’est normal, car ils sont très impliqués dans leur parcours sportif. C’est mon rôle, comme intervenante en performance mentale, de leur rappeler qu’il faut laisser à l’athlète le temps de vivre cette défaite. Chaque athlète est différent. Ce ne sont pas des robots ! Les entraîneurs ont eux aussi besoin de faire le point.

Q. L’intervention diffère-t-elle selon qu’il s’agit d’un sport individuel ou collectif ? Ou encore d’un sport amateur ou professionnel ?

R. Chaque sport a sa culture, son contexte. Dans les sports d’équipe, certains joueurs ont un rôle, une contribution spécifique. Si on fait une erreur, on la porte pour toute l’équipe. Alors que dans un sport individuel, on la porte pour soi. Par contre, au niveau du ressenti, ça peut être la même chose. En fait, il faut savoir adapter notre approche à chaque type d’athlète. Il faut connaître sa personnalité et l’orienter en conséquence. Ce qu’on vise, c’est l’optimisation de la performance et du bien-être, jamais l’un au détriment de l’autre. On incite les entraîneurs à faire vivre des réussites quotidiennes aux athlètes, que ce soit en compétition ou à l’entraînement, et même de le comptabiliser dans un journal. Ça permet ensuite de rappeler aux athlètes qu’ils en vivent beaucoup, des réussites. Qu’on ait affaire à un enfant de 9 ans ou à un athlète olympique, l’approche sous-jacente sera la même. Il doit apprendre à se concentrer sur ce qu’il contrôle, sur ses propres forces plutôt que sur celles de l’adversaire. Travailler sur ce qu’on sait faire, c’est une démarche positive.

Q. La Presse publiait mardi un reportage sur les Sénateurs d’Ottawa de 1992-1993, qui n’ont remporté que 10 de leurs 84 matchs. Dans le cas d’une équipe professionnelle, l’objectif est clair et est établi en fonction de plusieurs paramètres externes, notamment d’ordre financier. Comme s’y retrouver pour les athlètes et leurs entraîneurs ?

R. Lorsqu’une équipe commence à vivre autant de défaites, ça peut devenir très décourageant et démotivant. Il faut bien sûr établir des objectifs, mais aussi ne pas laisser aller la situation. Car des joueurs démotivés n’auront plus le goût de jouer s’ils sentent que c’est perdu d’avance. Alors en plus des objectifs individuels et collectifs, il faut travailler la confiance en soi : celle de chaque joueur et celle de l’équipe. Le défi est double. On doit aider l’athlète à être fier de sa performance. Lui faire comprendre que même si ç’a mal été au cours des cinq matchs précédents, il peut changer sa perspective pour le match qui s’en vient.