Au-delà d’un champ et d’un terrain de soccer recouverts de neige, puis de quelques habitations, Jean-François Dupras peut apercevoir les Rocheuses depuis sa fenêtre.

Pascal Milano Pascal Milano
La Presse

La vue, digne d’une carte postale, est apaisante pour le Québécois qui a déménagé en Alberta il y a 14 ans. « Il y a quelque chose avec les montagnes. Quand j’y suis, c’est comme si j’étais à la rencontre de mon âme. C’est là où je me sens le mieux », lance d’emblée l’homme de 40 ans.

Ces sommets, qu’il a découverts au début de la vingtaine en s’abreuvant parallèlement de littérature sur l’alpinisme, ont changé sa vie. Ils lui ont même donné un véritable sens et un moyen de faire partager ses expériences.

En proie à des problèmes de dépendance et à plusieurs épisodes de dépression au fil des années, Dupras s’est lancé le défi de grimper les sommets les plus élevés sur chacun des sept continents pour sensibiliser les gens à la santé mentale. Il partira à l’assaut de l’Aconcagua (Argentine) dès le 6 janvier, après avoir déjà conquis le mont Denali (États-Unis), le Kilimandjaro (Tanzanie) et l’Elbrouz (Russie).

L’Aconcagua, c’est le plus haut trek au monde. J’ai choisi la voie normale. C’est 22 000 pieds, mais ce n’est pas technique. Par contre, je sais que je vais avoir à transporter des charges, et ça fait plusieurs mois que je m’entraîne dans un gym. Surtout que je dois solidifier mon dos.

Jean-François Dupras

PHOTO FOURNIE PAR JEAN-FRANÇOIS DUPRAS

Au sommet du Kilimandjaro, en Tanzanie

Retour en arrière. Dupras est en passe de devenir garde-chasse quand il craque sous la pression. Peu après, il est victime d’une hernie discale. Ses démons de l’adolescence – dépression, problèmes de consommation et tentative de suicide – ressurgissent rapidement.

« J’étais complètement immobilisé et j’ai recommencé à beaucoup déprimer, à boire et à avoir des pensées suicidaires. C’est à ce moment-là que je suis allé chercher de l’aide. Après plusieurs mois de consultations et de médication, je me suis dit que j’allais me servir de cette expérience pour aider d’autres personnes. Finalement, j’ai réussi à faire la paix avec moi-même il y a quatre ans. »

Le projet des sept sommets est né à ce moment. Pour le démarrer, il a choisi le sommet le plus proche de la maison, soit le mont Denali, en Alaska, qui culmine à 6190 mètres. Au programme : des tempêtes, des frictions avec ses partenaires, une trop grande confiance – qui s’est vite dégonflée – et un intense effort physique dû, en partie, à l’absence de porteurs.

« Physiquement, c’était incroyablement difficile. Avec l’altitude, ton estomac fonctionne moins bien et tu as de la difficulté à dormir, mais on a finalement atteint le sommet le 23 juin [2018]. C’est indescriptible comment je me suis senti. Sans la cause de la santé mentale, je ne sais pas si j’aurais pu me rendre en haut. »

Les ascensions du Kilimandjaro (« Un endroit où j’aimerais retourner en raison du sourire des gens ; ils n’ont peut-être pas autant de matériel, mais ils sont heureux ») et de l’Elbrouz, qu’il a gravi par le côté sud plus touristique, ont suivi.

PHOTO FOURNIE PAR JEAN-FRANÇOIS DUPRAS

Ascension de l’Elbrouz, en Russie

En quête de découvertes

Avec sa conjointe et ses deux enfants de 7 et 11 ans, Dupras a récemment quitté sa maison de Canmore pour emménager dans un condominium plus petit. Après le périple sur l’Aconcagua, tout ce beau monde passera cinq mois en Asie du Sud-Est.

« Ça fait plusieurs années que j’ai ce projet en tête et que je fatiguais ma femme. Finalement, on fait le grand saut », souligne-t-il.

Ce que j’aime à travers mes expéditions, c’est de rencontrer les gens, découvrir de nouvelles cultures et de nouveaux paysages. Ça va être une belle opportunité de faire découvrir tout ça à mes enfants.

Jean-François Dupras

Durant ce séjour, il ne détesterait pas ajouter un cinquième sommet à son palmarès. La pyramide de Carstensz, 4884 mètres d’altitude, est considérée comme le point culminant de l’Océanie. Il souhaite d’abord trouver le financement nécessaire.

Après s’être autofinancé pour les trois premiers sommets – il a reçu une commandite juste avant l’Aconcagua –, il est maintenant en quête de partenaires. Entre les ascensions de la pyramide de Carstensz, du mont Vinson (Antarctique) et de l’Everest, l’ardoise s’élèverait à 95 000 $US.

PHOTO FOURNIE PAR JEAN-FRANÇOIS DUPRAS

Sur le mont Denali, en Alaska

Transmettre son message

Il y a près d’un an, Dupras a commencé à faire des conférences dans des écoles de l’Ouest canadien. Il a aussi été choisi comme ambassadeur du Mois de la francophonie albertaine en mars dernier.

Finalement, il a établi un partenariat avec la Société canadienne de la santé mentale, à qui il aimerait remettre la somme de 43 319 $. « Ça représente le total d’élévation des sept sommets », répond-il lorsqu’on l’interroge sur le caractère étonnant de ce chiffre.

Et après les ascensions ? Il aimerait écrire un livre et vivre de ses conférences. D’autres idées foisonnent, comme celle de traverser le Canada à vélo avant même de finir son septième sommet, en 2021. Sur la route ou sur les pentes, l’objectif est de toute façon le même : en se basant sur son parcours, il veut sensibiliser les gens à la santé mentale et les inciter à bouger.

« J’ai eu des moments difficiles, mais je ne changerais rien, rien, rien. Si je le faisais, je ne serais pas la personne que je suis présentement. La dépression fait partie de mon histoire et m’a permis d’aller au fin fond de moi-même. »

Et en haut des sommets…