Pour comprendre à quel point Jean Pagé était aimé et adulé, pour comprendre ce qu’il représentait au juste, il fallait passer un peu de temps avec lui.

Richard Labbé Richard Labbé
La Presse

Par exemple, sortir pour aller prendre une bouchée avec lui et des collègues après un autre 110 % peut-être un peu trop corsé, quelque part dans un resto branché du Plateau.

C’était à l’époque des gros shows de 110 %, vers la fin des années 2000. Jean Pagé y avait trouvé une sorte de second souffle professionnel, après la fin trop ordinaire et trop abrupte de La soirée du hockey à Radio-Canada quelques années plus tôt, en 2002.

D’une certaine façon, Jean avait vécu une sorte de renaissance, et puis le rayonnement de 110 % avait permis de bâtir des noms et des réputations, de construire des visages qui allaient être connus.

Mais le roi de cette jungle, c’était Jean.

C’est d’ailleurs ce que nous avions tous pu constater ce soir-là, et en même temps en plus, dans le resto branché en question. Jean, à peine arrivé, a été traité comme un roi par des employés et des clients qui avaient probablement l’âge de ses enfants. Il avait serré des mains pendant toute la soirée, avec le sourire en plus. Le même que l’on voyait à l’écran.

Ce n’est pas si facile à imaginer aujourd’hui, mais il fut une époque où tout le monde regardait la télé en même temps. Jean, né en mars 1946, est arrivé dans ce monde-là, au pas de course dans l’univers des médias, à l’âge de seulement 18 ans.

Les plus vieux se souviendront de Jean Pagé, le gars somme toute ordinaire de Chicoutimi, comme de l’un des membres du « dream team » des sports à Radio-Canada, dans les années 70, avec d’autres noms devenus aussi grands que le sien – René Lecavalier et Richard Garneau, entre autres.

Une autre génération, plus récente, l’a connu à l’animation de La soirée du hockey, toujours sur les ondes de Radio-Canada. Certaines de ses entrevues sont encore bien mémorables, et aussi encore bien vivantes sur YouTube, comme la fois où Luc Robitaille ne savait pas trop ce qu’il venait faire là lors d’un match des Étoiles de la LNH où personne ne se prenait au sérieux. Et surtout pas Jean.

Sensible

Il avait déjà gagné tout plein de prix avant de se pointer sur le plateau de 110 % en 2003, mais ça ne faisait pas de lui un animateur à la grosse tête, bien au contraire.

En fait, et ça pouvait toujours étonner, Jean donnait parfois l’impression d’être très sensible à ce que l’on pouvait bien dire de lui. Quand le chroniqueur Ronald King se permettait de se moquer de l’émission dans les pages de La Presse – ça arrivait quand même assez souvent ! –, Jean était bien au courant. « Bon, encore Ronald King… » qu’il disait, en souriant juste un peu.

Une fois les lumières des caméras allumées, par contre, c’était « the show must go on », comme on le dit dans le milieu. Parce que Jean, il faut bien le préciser, n’avait pas son égal pour mettre le feu à la table des débats sportifs.

Sur le plateau de L’attaque à cinq au printemps 2010, alors que P.K. Subban avait joué seulement quelques matchs en saison, il avait voulu « partir la chicane » en ondes, sans jamais nous prévenir à l’avance : « Vous pensez pas que le Canadien devrait faire jouer P.K. plus souvent en séries, vous autres ? » En riant, en plus.

Les lumières de ce plateau-là se sont éteintes. Ensuite, on l’a vu beaucoup moins. Entre les branches, on racontait que l’affreuse maladie était revenue. On entendait des choses, mais on ne voulait pas y croire. Jusqu’à mardi.

Alors bonne route, Jean. Et puis, après tout ce temps, on va se le dire, c’est toi qui avais raison : oui, il aurait fallu que Subban joue beaucoup plus souvent.