La patineuse de vitesse Anastasia Bucsis avait la jeune vingtaine quand elle a dévoilé son homosexualité à ses parents.

Simon-Olivier Lorange Simon-Olivier Lorange
La Presse

Quelques jours plus tard, elle retranchait une demi-seconde à son record personnel sur longue piste. « Et j’ai déjà perdu des courses de quelques millièmes de seconde », précise-t-elle pour illustrer l’ampleur du poids qui s’est retiré de ses épaules.

Le documentaire Franchir la ligne, qui sera présenté la semaine prochaine à Montréal dans le cadre du festival Image + Nation, s’intéresse au parcours des athlètes qui sont confrontés à leur identité sexuelle dans les milieux souvent conservateurs du sport. En plus d’Anastasia Bucsis, le film produit par l’ONF se penche sur l’histoire de l’ancien joueur de l’Impact David Testo ainsi que sur celle de Brock McGillis, ex-hockeyeur ontarien devenu entraîneur, conférencier et militant pour les droits des personnes LGBT.

La route des trois athlètes est ponctuée de nombreux obstacles, dont le premier est l’acceptation de soi-même. Tous les trois ont sombré dans un état dépressif, qui s’est conjugué à la consommation de drogue et d’alcool chez Testo et McGillis. Ce dernier a même tenté de mettre fin à ses jours.

Tous soulignent toutefois à quel point le fait de dévoiler leur vrai visage a été libérateur, et ce, en dépit des conséquences. McGillis a vu des organisations de hockey mineur couper les ponts avec lui sans préavis ni explication. Testo, après sa sortie du placard en 2011, n’a plus jamais joué dans les rangs professionnels. Il faut toutefois savoir que c’est cette année-là que l’Impact a accédé à la MLS et, de facto, renouvelé presque tout son personnel sur le terrain.

Qui sait si mon coming-out aurait pu changer ma carrière, si j’aurais été plus confortable sur le terrain ? Je ne le saurai jamais.

David Testo

Mais les choses changent, croient-ils. On suit d’ailleurs McGillis dans le vestiaire des Sea Dogs de Saint John, dans la LHJMQ, où il interpelle les jeunes joueurs sur leurs propres préjugés.

« Qui a déjà lancé des insultes homophobes ? », lance le colosse au groupe muet.

McGillis lève lui-même la main, puis pose sa question de nouveau. Une à une, les mains se lèvent. Les langues se délient, les questions fusent. Et à la fin de l’entretien, tous les joueurs vont serrer la main du conférencier, qui affirme avoir décidé de sortir du placard « pour faire changer des choses dans la société ».

McGillis avait d’ailleurs confié à La Presse au début de l’année 2019 à quel point le stage junior, de 16 à 20 ans environ, est un moment névralgique pour faire changer les mentalités chez les jeunes joueurs.

Un tabou tenace

Ce n’est pas la première fois que le documentariste néo-écossais Paul Émile d’Entremont se penche sur le sujet de l’homophobie. Il y a quelques années, il a suivi cinq demandeurs d’asile qui ont fui leur pays d’origine, où des menaces planaient sur eux en raison de leur orientation sexuelle.

Par la suite, « je sentais que j’avais encore des choses à explorer », raconte-t-il au bout du fil.

« Je me suis demandé où, dans notre société, il est encore permis d’être homophobe. Cette réflexion-là m’a amené vers le monde du sport. »

Cet univers lui était essentiellement inconnu, mais ses hypothèses se sont avérées. L’homosexualité y est encore lourdement taboue, plus encore dans les sports d’équipe. Craignant d’être « démasqué » par ses coéquipiers, McGillis a multiplié les conquêtes féminines. Testo, lui, s’est donné le rôle de l’intimidateur. Dans un moment charnière du film, on le voit d’ailleurs fondre en larmes lorsqu’il visite son école secondaire pour la première fois depuis des décennies.

PHOTO FOURNIE PAR BROCK MCGILLIS

Brock McGillis

Le réalisateur montre toutefois que l’ouverture à la diversité existe réellement, pour peu qu’une organisation se donne la peine de s’y intéresser sérieusement. Le film accompagne à l’entraînement l’équipe de football de l’école Odyssée, à Moncton.

L’entraîneur des Olympiens, Serge Bourque, raconte à ses joueurs que son propre frère a mis fin à ses jours, hanté par un mal-être causé par son identité sexuelle. Un entraîneur adjoint est pour sa part ouvertement bisexuel. Et la direction de l’école aborde la question de front avec ses élèves.

C’est assurément une école que j’aurais espéré fréquenter.

Le réalisateur Paul Émile d’Entremont

C’est un peu par hasard que cette école s’est retrouvée sur son écran radar, au cœur d’un travail de recherche qui s’est étiré sur six ans, preuve de la délicatesse du sujet. Convaincre les athlètes et leurs parents de parler à l’écran s’est révélé ardu, mais chacun des visionnements privés que le réalisateur a organisés en leur compagnie s’est révélé fort en émotions, raconte-t-il.

Le long métrage a été présenté au public pour la première fois au festival DOXA, à Vancouver, le printemps dernier, et aligne les rendez-vous du documentaire partout au pays depuis. Et chaque fois, la réponse est positive, assure Paul Émile d’Entremont.

« Je pense que c’est un film qui peut ouvrir la discussion », conclut-il.

Le documentaire Franchir la ligne sera présenté le samedi 30 novembre prochain à 15 h à Montréal dans le cadre du festival Image + Nation. Le réalisateur Paul Émile d’Entremont et l’ex-hockeyeur Brock McGillis seront sur place pour rencontrer le public.