(Vienne) Le prodige Eliud Kipchoge est devenu le premier homme à passer sous la barre mythique des deux heures au marathon samedi lors d’une course non officielle à Vienne taillée sur mesure pour permettre l’exploit.

Julia ZAPPEI
Agence France-Presse

Bien aidé par une armée de 41 « lièvres » tout de noir vêtus jusqu’à 500 m de l’arrivée, le champion olympique kényan, en short noir et maillot blanc, a bouclé son parcours en 1 h 59 min 40 sec, soit quasiment deux minutes de moins que son record du monde (2 h 01 min 39 sec) établi dans des conditions homologuées à Berlin l’an dernier.  

Dans le centre de la capitale autrichienne, le coureur de 34 ans s’est élancé à 8 h 15 locales (2 h 15 HE), par une température fraîche, sur un circuit plat de 9,9 km, à parcourir un peu plus de 4 fois dans l’ancienne réserve de chasse du Prater.

Parcours qu’il a fini sourire aux lèvres : « C’était le meilleur moment de ma vie… Le moment d’écrire l’histoire », a-t-il confié après son exploit, qu’il avait comparé à « marcher sur la Lune » pour la première fois. Questionné sur cette comparaison, Kipchoge a répondu dans un clin d’œil : « Ensemble (avec Neil Armstrong, NDLR), nous sommes allés sur la Lune ».  

« Dès les premiers kilomètres, j’étais très à l’aise. Je me suis entraîné pour cela pendant quatre mois et demi, et j’avais gravé dans mon cœur et mon esprit que je courrais le marathon en moins de deux heures », a-t-il ajouté.

« Les records sont faits pour être battus, donc quelqu’un d’autre tentera de le faire, mais l’histoire a été écrite, c’est incroyable », l’a félicité son entraîneur Patrick Sang.

L’expérience a toutefois suscité quelques critiques, certains estimant qu’il s’agissait davantage d’un événement médiatique et commercial que d’un exploit sportif.

Le commanditaire de l’épreuve est le géant britannique de la pétrochimie Ineos dont le patron milliardaire, Jim Ratcliffe, a fait du sport son nouveau champ d’investissement. Seules les caméras de l’organisateur ont été autorisées à filmer la course, qui s’est déroulée sous les yeux de nombreux spectateurs parmi lesquels Chris Froome, le quadruple vainqueur du Tour de France et leader de l’équipe cycliste Ineos.

Pour mettre son champion dans les meilleures conditions, le commanditaire n’a rien laissé au hasard : trois mois et demi de préparation du tracé, un parcours asphalté pour ne présenter aucune imperfection, une piste testée à maintes reprises notamment grâce à des logiciels de simulation, un jour et un horaire choisis en fonction de conditions météo favorables (température, taux d’humidité, qualité de l’air) et même… la chute automnale des feuilles des arbres contrôlée de près.

« L’être humain n’a pas de limites »

En raison de ces conditions particulières, la performance ne sera pas homologuée par la Fédération internationale d’athlétisme (IAAF).

Pour gravir son Everest, Kipchoge a bénéficié de l’aide de 41 « sherpas » de très haut niveau, comme l’ancienne légende du fond Bernard Lagat, deux des frères Ingebritgsen qui règnent sur le demi-fond et le fond européen, ou encore le champion olympique du 1500 m, Matthew Centrowitz.

Tel un président courant son jogging entouré de gardes du corps, le longiligne Kényan (1,67 m, 52 kg) a ainsi bénéficié d’un tempo régulier autour de 2 min 50 sec au kilomètre assuré par ces lièvres qui se relayaient tous les 5 km. Et une voiture de tête donnait le tempo devant eux.  

Il y a deux ans, sur le circuit automobile de Monza (Italie), en mai 2017, le Kényan avait manqué pour 25 secondes de passer sous les deux heures, lors d’une première tentative similaire organisée par d’autres commanditaires.

Au Kenya, dans la ville d’Eldoret (ouest) où la famille Kipchoge est installée, plus d’un millier de personnes ont assisté à son exploit retransmis sur un écran géant, a constaté un photographe de l’AFP. La foule a exulté, jetant en l’air casquettes et bouteilles d’eau.

Sa mère, elle, a regardé son fils entrer dans l’histoire dans sa maison d’un village proche de Babsabet (ouest).  

« Je suis heureuse aujourd’hui, car il a réussi… Je le remercie tellement d’avoir fait ça, pour moi, pour le Kenya et pour le monde », a-t-elle déclaré à un correspondant de l’AFP.  

Le Kényan est l’un des plus grands coureurs de tous les temps, révélé au public lors de sa victoire sur 5000 m des Mondiaux de Paris en 2003. Vainqueur du marathon des JO de Rio (2016), Eliud Kipchoge est quasiment invaincu sur cette distance depuis 2013. Cette fois, il disait vouloir « courir pour l’histoire ». Il y est définitivement entré ce samedi.