Huit cent quatre-vingt-neuf.

Alexandre Pratt Alexandre Pratt
La Presse

C’est le nombre de buts réussis par le nouveau venu de l’Impact, Bojan Krkic, pendant son séjour à l’académie du FC Barcelone. L’équivalent d’un tour du chapeau par match. Quarante-deux fois par saison. Pendant sept ans.

Un exploit herculéen.

Le club catalan l’a promu à seulement 17 ans. Un record. Les fans se sont emballés. Ils l’ont comparé à Lionel Messi. Flatteur pour l’ego, mais aussi lourd à porter. Cette saison-là, la future étoile a compté 12 buts. Remarquable pour un ado. Mais insuffisant pour un messie.

Alors Bojan Krkic a craqué.

PHOTO CARL RECINE, ARCHIVES REUTERS

Après quatre saisons à Barcelone, Bojan Krkic a posé ses valises un peu partout en Europe, de Rome à Milan, en passant par Amsterdam et Stoke City (notre photo).

Ça s’est passé dans le vestiaire avant un match de l’Espagne contre la France, en février 2008. D’abord des nausées. Puis des vertiges très puissants. Il a dû s’étendre sur la table du physio, incapable de fouler le terrain. L’équipe a justifié son absence en invoquant une gastroentérite.

C’était faux.

C’était plutôt une attaque de panique, a-t-il révélé l’année dernière au Guardian.

La première d’une longue série. Après quatre saisons à Barcelone, Bojan Krkic a posé ses valises un peu partout. Rome, Milan, Amsterdam, Stoke, Mayence, Alavès. Sans ne jamais produire à son niveau d’antan.

Et il s’est fait traiter de « chokeux » dans presque toutes les langues d’Europe.

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Nos attentes envers les athlètes sont très élevées. On aime qu’ils soient invulnérables. Imperturbables. Stoïques. On souhaite que, dans les moments critiques, de la glace sèche parcoure leurs veines. C’est le modèle du mâle alpha : Tom Brady, Patrick Roy, Derek Jeter.

Sauf qu’ils sont l’exception. Presque tous les athlètes que je rencontre sont plutôt de grands angoissés. Des perfectionnistes. Des victimes du syndrome du premier de classe.

Enfants, ils sont les meilleurs dans leur sport. Loin devant les autres. Tout le monde les félicite, les encense, les applaudit. La critique ? Inexistante. Puis ils atteignent les grandes ligues. Le sommet. Là où tous les autres sont eux aussi des premiers de classe.

Du jour au lendemain, ces athlètes comptent moins de buts. Gagnent moins de courses. Perdent confiance. Le doute s’installe. La peur aussi. Ils commettent des erreurs. Pour la première fois de leur carrière, ils sont critiqués. Ils gèrent mal la pression. L’anxiété les bouffe de l’intérieur.

J’ai demandé à Samuel Piette, de l’Impact, d’estimer la proportion d’athlètes anxieux parmi ceux qu’il a côtoyés.

« Nous sommes tous anxieux. Moi le premier. Je ressens toujours la nervosité. La peur de mal faire. De ne pas plaire à tes coéquipiers. À tes entraîneurs. Aux fans, évidemment. Tu peux être une bonne personne dans la vie, mais [comme sportif], tu es jugé sur tes performances. En même temps, ça peut être une bonne chose. Si tu abordes les matchs, que tu n’es pas nerveux, que tu t’en fous, que tu es relax, peut-être que tu ne prends pas ça assez au sérieux. »

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L’histoire de Bojan Krkic ressemble à celle d’Angelo Esposito. En 2007, ce hockeyeur québécois était considéré comme le meilleur espoir au monde. Le prochain Guy Lafleur. Puis l’année de son repêchage, la pression l’a étouffé.

Lorsque j’ai rencontré Esposito, l’hiver dernier, il avait insisté sur un point : « Je ne peux même pas imaginer [ce qu’aurait été] ma vie dans le temps avec Twitter, Instagram. Ç’aurait pu être pire. »

Bojan Krkic, lui, est devenu une star en même temps que l’émergence de Facebook et Twitter. Ça l’a desservi, a-t-il reconnu dans son entrevue avec le Guardian.

« Il y a cette phrase : “Futbol, qué bonito eras” [Soccer, comme tu étais beau]. [Ça décrit] l’époque avant les médias sociaux. Quand ce n’était que du soccer. »

Il a affirmé avoir retrouvé cet état d’esprit en Angleterre. Mais qu’ailleurs, c’était différent. « Il y a des forces puissantes que vous ne pouvez pas contrôler. Des opinions que vous ne pouvez pas arrêter ». Puis d’ajouter « la jalousie prédomine », « tout le monde a accès à vous ».

Les réseaux sociaux ont en effet changé la donne. Lorsque je suis arrivé à La Presse, en 1999, les athlètes étaient peu critiqués.

Un peu par leur entraîneur. Par une poignée de couche-tard dans les tribunes téléphoniques. Par quelques journalistes qui soignaient leurs textes, car ils revoyaient les joueurs le lendemain. Par trois ou quatre chroniqueurs, dont le verbe pouvait être plus mordant.

Aujourd’hui, des dizaines de milliers de personnes commentent sur Twitter chaque passe, chaque service, chaque course. Pour le meilleur. Des analystes talentueux ont été repérés. Des communautés de fans se sont formées.

Mais aussi pour le pire. Pour se démarquer de la masse, des partisans cherchent la formule-choc. Le coup de masse qui va faire le plus de bruit. Pas en 600 mots, comme dans un article. En six mots. Souvent, ça inclut deux ou trois épithètes parmi les suivantes.

Pourri. Épais. Stupide. Vidange. Connard. Imbécile. Ostie de cave.

Vous ne me croyez pas ? Allez sur Twitter après un cinquième match de suite sans but de Jonathan Drouin. C’est encore pire.

On me répondra que les sportifs sont payés. Que ce sont des professionnels. Qu’ils ont choisi une vie publique. Qu’ils doivent se forger une carapace. Sauf que le statut d’athlète professionnel ne vient pas avec une cape d’invulnérabilité. De la même façon que votre salaire ne vous rend pas insensible aux critiques de votre patron, de vos collègues ou de vos clients.

Ces coups de gueule blessent. Plus que vous ne le pensez.

Danny Maciocia, entraîneur-chef de l’équipe de football de l’Université de Montréal, m’a confié que ses joueurs consultaient leur téléphone pendant la mi-temps pour savoir ce qu’on écrivait sur eux. Des entraîneurs de la LHJMQ m’ont raconté des histoires semblables. À l’Impact, les téléphones sont interdits dans le vestiaire. Mais une fois à la maison, les joueurs vont faire un tour sur les réseaux sociaux, reconnaît Samuel Piette.

« Ça arrive. Je le fais. Tout le monde le fait. Pour savoir ce que les gens pensent de toi. Mais tu ne peux pas prendre chaque critique et changer ton jeu. Ensuite, on y va aussi pour chercher des stats, des vidéos, des photos du match. »

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Je reviens à Bojan Krkic. Souvenez-vous qu’il n’était pas encore majeur lorsqu’il a encaissé ses premières critiques. Dans l’entrevue au Guardian, il a dénoncé avec force les attaques envers les joueurs adolescents.

« Ceux qui sont sensibles ont besoin d’un bon bouclier. Les joueurs sont très jeunes [lorsqu’ils] sont exposés. Même les moins de 15 ans, ils ont Twitter et je suis sûr qu’ils reçoivent déjà des insultes. C’est dégoûtant. »

Je peux vous confirmer qu’au Québec, c’est bel et bien le cas. L’hiver dernier, des adultes avaient critiqué anonymement des hockeyeurs de 14 ans sur un forum de discussion. Des entraîneurs s’en étaient plaints. J’y avais consacré une chronique.

Ces comportements doivent cesser.

C’est une chose de narguer le gardien des Bruins de Boston au Centre Bell ou, pour des Montréalais, de traiter les joueurs du Toronto FC de clowns. Les athlètes comprennent ça. Tous conviennent que ça fait partie de l’adversité.

C’est aussi correct de critiquer un sportif qui traverse une mauvaise passe. Qui se traîne les pieds. Qui a une éthique douteuse.

Mais on ne connaît pas toujours le contexte d’une léthargie. Comme le prouve le cas de Bojan Krkic, une blessure au bas du corps cache souvent un mal plus profond. Plus sournois. Plus difficile à guérir.

Dans un contexte d’anxiété ou de dépression, un commentaire d’un partisan écrit entre deux bouchées de nachos peut faire plus mal qu’un coup de genou de Brad Marchand.

Il peut détruire une carrière.