Pendant que les Américains pleuraient les victimes des tueries d’El Paso et de Dayton, dimanche soir, Alejandro Bedoya courait sur un terrain de soccer.

ALEXANDRE PRATT ALEXANDRE PRATT
La Presse

Le capitaine de l’Union de Philadelphie rôdait seul dans le territoire du DC United. Un coéquipier l’a repéré. Il lui a refilé le ballon. Le tir sur réception a frappé l’intérieur du poteau. But.

Alejandro Bedoya jubilait. Il s’est dirigé vers les lignes de côté pour faire un geste inédit : il a saisi un micro de télévision et hurlé dedans. Sa voix était éraillée. Ça sonnait comme un refrain de Motörhead. Mais le message, lui, était clair.

« HEY, LE CONGRÈS. AGISSEZ MAINTENANT. METTEZ FIN À LA VIOLENCE ARMÉE. ALLEZ ! »

Deux minutes plus tard, l’extrait devenait viral. L’Amérique s’entredéchirait. Encore une fois. À gauche, les félicitations. À droite, les dénonciations. Nombreuses. On réclamait de Bedoya, un joueur américain, qu’il cesse de parler et qu’il s’en tienne au sport.

Ce qui soulève une bonne question : les athlètes doivent-ils se taire ?

À l’extérieur du stade

Les dentistes. Les professeurs. Les camionneurs. Les plombiers. Les pêcheurs. Tous les citoyens qui vivent ici (sauf les juges) ont le droit de militer. De manifester. D’exprimer leurs opinions politiques.

Les sportifs aussi. Et ils le font. Sans gêne. Max Domi défend la cause des droits LGBTQ+. Ryan Poehling appuie Donald Trump. Alex Ovechkin participe à la propagande de Vladimir Poutine. Le joueur étoile du club Arsenal, Mesut Özil, a demandé au controversé président turc Recep Tayyip Erdoğan d’être le garçon d’honneur à son mariage.

Ces prises de position peuvent déplaire. Choquer. Déranger. Mais les athlètes sont dans leur droit de les exprimer à l’extérieur du stade. Comme tous les autres citoyens.

Comme partisan, on a aussi des options. On peut critiquer. Dénoncer. Boycotter. Mais demander à un athlète aux opinions différentes des nôtres qu’il se taise et qu’il se concentre sur marquer des buts ?

Ce n’est pas un argument.

Dans le stade

On voudrait que la liberté d’expression soit totale, partout. Ce n’est pas le cas. Surtout en milieu de travail.

Prenez les enseignants du secondaire. Ils peuvent donner de l’argent à un parti politique. Poser des affiches sur les lampadaires. Faire du porte-à-porte. Mais ils ne peuvent pas distribuer les tracts du parti dans leur classe. Du moins, s’ils le font, ils seront sanctionnés.

Il existe plusieurs lieux où les codes sont différents. Qu’en est-il du stade ? Est-ce un endroit où la liberté d’expression peut être limitée ?

Oui. D’abord pour des raisons commerciales. Les clubs et les ligues craignent les opinions fortes qui pourraient aliéner une partie de leur public. Des systèmes d’amendes et de suspensions existent déjà et exercent un rôle dissuasif.

Aussi, un stade n’est ni une cuisine ni un sanctuaire. C’est un endroit public, où les conversations sont captées par des dizaines de micros. Tous les propos tenus sur la surface de jeu peuvent être rendus publics. Et oui, il y a des choses qui ne peuvent être dites devant un public de 1 million de personnes.

Les interdits

Revenons au cas d’Alejandro Bedoya. Imaginez qu’il ait plutôt affirmé : « Hey, le Congrès, expulsez dès maintenant tous ces Mexicains qui nous envahissent. »

J’exagère ? Pas du tout. Le racisme et le sport sont souvent bons copains. Je vous rappelle qu’aux Jeux olympiques de Berlin, en 1936, les Allemands faisaient le salut nazi sur le podium. Qu’il y a eu des scènes disgracieuses dans les stades de Yougoslavie dans les années 90. Ici, les injures raciales entre joueurs n’ont pas disparu après le premier coup sûr de Jackie Robinson.

Il y a des propos qui doivent être bannis des stades. Lesquels ?

Ceux que la loi interdit. L’incitation à la haine. La diffamation. L’intimidation. Le racisme.

La propagande politique

On entre ici dans les nuances de gris. Comment gérer la propagande politique et les causes sociales ? Un bon début, c’est de les étudier séparément.

Allons-y avec la propagande. A-t-elle sa place dans les stades ?

On s’en accommode déjà très bien. Par exemple, plusieurs clubs portent des uniformes de camouflage en soutien aux forces armées du Canada ou des États-Unis. Une pratique qui n’est jamais remise en cause. Peut-être parce que les armées ici ne sont pas associées à un seul parti politique, mais au gouvernement en place.

Or, quand des athlètes font de la politique partisane au service d’un régime ou d’un parti politique, nous avons un malaise. Avec raison. On réagirait pareillement si un collègue placardait son bureau d’affiches électorales. Ou s’il insistait auprès d’un client pendant une présentation pour lui vendre une carte de membre d’un parti politique.

Lors de la dernière Coupe du monde de soccer, deux joueurs de la Suisse aux origines kosovare et albanaise ont été mis à l’amende. Dans un match contre la Serbie, ils ont célébré leurs buts en mimant un aigle avec leurs mains. Cet aigle est un symbole nationaliste des Albanais. Et par la bande, une offense envers les Serbes.

Étonnamment, en cette période de grands clivages ici, il y a eu peu de cas semblables. Profitons-en : c’est le bon moment pour s’entendre sur le fait que le militantisme au service d’un régime ou d’un parti n’a pas sa place dans un stade.

Les causes sociales

Le nerf du problème. Car les bonnes causes de l’un sont les mauvaises de l’autre.

Où tracer la ligne ?

La meilleure solution, c’est de ne pas en mettre. De laisser les athlètes s’exprimer librement. L’Histoire avec un grand H les jugera. Certains tomberont du bon côté – comme Tommie Smith et John Carlos, qui protestèrent pour les droits des Noirs aux Jeux de 1968. D’autres seront honnis pour toujours. Comme les baseballeurs qui se sont opposés à l’intégration des joueurs de couleur.

Les dirigeants des ligues n’ont pas à se poser en censeurs des débats de société. Ils ont déjà le pouvoir de soutenir des causes. La NBA, par exemple, promeut la diversité. La MLS, qui n’a pas sanctionné Bedoya, soutient les droits LGBTQ+.

Pourquoi interdire aux joueurs d’en faire autant ?

C’est même souhaitable que les athlètes profitent de leur notoriété pour souligner des injustices. Je pense entre autres à Feyisa Lilesa, médaillé d’argent du marathon aux Jeux de Rio, qui a fait un X avec ses mains en traversant la ligne d’arrivée pour dénoncer la façon dont son peuple – les Oromo – était maltraité par le gouvernement de l’Éthiopie.

Donc oui aux joueurs de la NFL qui, comme Colin Kaepernick, déposent le genou au sol pendant l’hymne national. Oui à Pep Guardiola, entraîneur-chef de Manchester City, qui exhibe un ruban en soutien aux prisonniers catalans. Oui à Alejandro Bedoya, qui se prononce pour le contrôle des armes à feu.

Sauf qu’il faut être conséquent. Donc, accepter les joueurs qui prient avant les rencontres. Ceux qui remercient Dieu ou Allah ou Krishna après un touché. Et si un joueur montre un t-shirt pro-vie ? Ce sera oui aussi.

Vous n’êtes pas d’accord ? À vous, fans, d’agir. De dénoncer. D’argumenter. De boycotter.

Mais de grâce, trouvez mieux que de demander aux athlètes de se taire et de marquer des buts.