La première fois que j’ai rencontré le directeur général du Lightning de Tampa Bay, Julien BriseBois, il mesurait 4 pi et des poussières. 

Alexandre Pratt Alexandre Pratt
La Presse

C’était sur un terrain de baseball. Il jouait pour les Ambassadeurs de Saint-Hubert. Moi, pour les Royaux de Longueuil. À 8 ans, il était déjà un frappeur redoutable. Un des meilleurs de la région. Les années suivantes, quand il se présentait au bâton, nos voltigeurs reculaient jusqu’à la piste d’avertissement. Puis un jour, malgré tout son talent, il a réalisé qu’il ne jouerait jamais dans les ligues majeures.

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE 

Charles Frémont, avocat de formation, est responsable de l’incubation au Tremplin, incubateur de jeunes pousses fondé par la mairie de Paris en vue des Jeux olympiques de 2024.

Alors il s’est concentré sur ses études.

Bac international au cégep. Droit à Montréal. MBA à Concordia. À 25 ans, Julien BriseBois a atteint les ligues majeures… autrement. En représentant des clubs de baseball et le Canadien dans des cas d’arbitrage. Aujourd’hui, à seulement 42 ans, il est le patron du Lightning de Tampa Bay.

Son cas n’est pas unique. De plus en plus de jeunes Québécois gèrent des équipes sportives même s’ils n’ont aucune expérience comme athlète professionnel.

– Alex Anthopoulos, 42 ans, est directeur général des Braves d’Atlanta ; – Patrick Boivin, 40 ans, est président des Alouettes de Montréal ; – Catherine Raiche, 30 ans, coordonne les opérations football des Eagles de Philadelphie ; – Marc Dos Santos, 42 ans, est entraîneur-chef des Whitecaps de Vancouver.

Vous êtes envieux ? C’est correct. Pas mal tous les lecteurs de cette chronique ont rêvé un jour de travailler dans les grandes ligues. Comme dépisteur. Comme entraîneur. Comme directeur général.

« J’ai été ce gars-là », me lance Charles Frémont.

Ce Montréalais de 31 ans n’a jamais joué chez les pros. « Je n’étais pas l’athlète le plus doué. J’ai fait du ski. Des camps de tennis. C’est pas mal ça. » Aujourd’hui, il occupe un poste prestigieux dans l’industrie du sport, en Europe.

Quoi ? Je vous le dirai dans quelques paragraphes. Car il y a plus intéressant.

Son parcours.

***

Enfant, Charles Frémont capotait sur le sport. Au déjeuner, il lisait le tabloïd des sports de La Presse de la une à la page météo. « C’était clair. Je savais déjà que je voulais travailler dans ce domaine-là. Mais je ne savais pas comment y arriver. »

Comme Julien BriseBois, il a misé sur ses études. Même curriculum : bac international au cégep, droit à Montréal. Des programmes exigeants. Pendant ses études universitaires, il décroche ses premiers emplois dans l’industrie du sport. Rien de prestigieux. Des boulots d’étudiant, au plus bas de l’échelle. Il appelait les clients de la Coupe Rogers pour renouveler leur abonnement. L’hiver, il vendait des t-shirts du Canadien à la boutique du Centre Bell.

Charles Frémont a conclu son barreau en 2010. Comme de nombreux collègues de classe, il a fait un stage en cabinet. « On représentait des compagnies d’assurances contre des personnes fautives. C’était très loin de ce que je voulais faire dans la vie. »

Ma passion, c’était le sport. Mais je ne savais pas si je pouvais en vivre. Des fois, c’est difficile de distinguer une carrière d’une passion.

Charles Frémont

Après son stage, sans contact dans le monde du sport, il s’est joint à Bombardier Transport. « On répondait à des appels d’offres pour des projets de métro en Amérique. J’aimais vraiment ça. Sauf que, là encore, je pensais toujours à une carrière dans le sport. »

Sans qu’il s’en doute, ce passage de deux ans chez Bombardier Transport allait lui donner les atouts nécessaires pour faire le grand saut.

***

C’était en 2014. Charles Frémont, avocat chez Bombardier Transport, entend parler d’un programme de maîtrise en Europe, le FIFA Master. Des études supérieures en sport. « J’avais une bonne job que j’aimais. Mais je me suis dit que j’allais le regretter toute ma vie si je n’essayais pas [ce programme]. »

Il a posé sa candidature. Sans référence dans le milieu. Trois mois plus tard, il était convoqué en entrevue par téléconférence.

Ça a mal commencé.

« Le professeur m’a dit : “Charles, tu as un gros problème. Tu n’as aucune expérience concrète dans le sport. On cherche des gens de calibre MBA qui ont une expérience qui pourrait profiter au groupe.” »

Charles Frémont aurait pu juste fermer la fenêtre Skype. Mais il tenait à faire ce programme. Alors il a poursuivi l’entrevue. Il a fait valoir son expérience chez Bombardier. Il a insisté sur sa connaissance des transports, un enjeu majeur dans toutes les grandes compétitions. Ainsi que sur sa maîtrise des processus d’appels d’offres, auxquels sont soumis tous les évènements d’envergure.

« Ça les a convaincus. »

Il a donc fait ses valises pour l’Europe. Un semestre à Leicester (Angleterre), un à Milan (Italie) et un à Neuchâtel (Suisse). « On allait beaucoup sur le terrain. Au Manchester United. À Manchester City. Au stade de Twickenham. À l’usine de motos de Ducati. J’ai côtoyé des gens fascinants. »

Une expérience formidable. Ça lui a permis d’obtenir un emploi dans une entreprise de Lausanne qui conseillait de nombreuses fédérations sportives. C’est à ce moment que sa carrière dans le sport a pris son envol.

« J’ai pu travailler sur la candidature de Los Angeles pour les Jeux olympiques. Avec la Ville de Lausanne sur son branding de capitale olympique. Avec la Fédération internationale de lutte sur sa stratégie de revenus. J’ai représenté un pays qui avait des enjeux avec la FIFA. J’ai vraiment tripé. »

Charles Frémont en parle au passé, car il est maintenant rendu ailleurs. À Paris. Depuis deux ans, il occupe l’emploi de rêve dont je parlais plus tôt dans cette chronique.

Responsable de l’incubation au Tremplin.

En gros : Charles Frémont participe à définir ce que sera le sport dans 5, 10 ou 15 ans.

Comment ?

« Le Tremplin, c’est un incubateur de start-up fondé par la mairie de Paris, explique-t-il. Avec les Jeux olympiques de Paris en 2024, la Ville voulait créer un centre d’innovation reconnu mondialement. Une Silicon Valley du sport, si tu veux. »

Et ça fonctionne. Nike, Décathlon, des fédérations sportives se sont greffées au Tremplin. Aujourd’hui, 14 partenaires soutiennent des dizaines de projets. Le spectre est large : analyse de statistiques, vêtements intelligents, expérience des spectateurs, préparation physique, il n’y a pas vraiment de limites à l’imagination.

Charles Frémont dirige le processus de sélection des jeunes pousses. L’année dernière, 126 sociétés de partout dans le monde ont posé leur candidature. Dix-sept ont été retenues. L’équipe du Tremplin les accompagnera pendant une à trois années, selon les besoins.

À seulement 31 ans, Charles Frémont s’est bâti un solide CV dans l’industrie du sport sans jamais avoir été athlète. Son parcours, comme celui de Julien BriseBois, est inspirant.

Et il nous prouve qu’aujourd’hui, un autre rêve est possible.

Cinq exemples de jeunes pousses passées par le Tremplin

VOGO Grâce à l’application de cette entreprise, les spectateurs dans un stade ont un accès en temps réel à différents angles de caméra. Les gens peuvent notamment voir les reprises ou regarder une action au ralenti.

GOLEADOR C’est un lance-ballon capable de reproduire les trajectoires de jeu au soccer. Il est utilisé par les clubs d’Amiens, de Toulouse et de Montpellier en Ligue 1.

IMMERSIV Avec l’application Arise, les spectateurs dans un stade peuvent consulter les statistiques des joueurs en les cadrant avec leur téléphone.

BEQUIPE Cette entreprise fabrique des produits permettant aux athlètes de jeux vidéo d’améliorer leurs performances. Par exemple : des chauffe-mains ou des chaussettes favorisant la circulation sanguine.

GYMLIB Cette entreprise permet aux utilisateurs d’accéder à 3000 salles de sport sans payer de cotisation récurrente. Comme l’indique la société : « Fini l’abonnement annuel que vous n’avez jamais [vraiment] utilisé ! »