De sport de performance à activité récréative, la course à pied s’est démocratisée dans les dernières décennies. Mais aurait-on atteint un plafond de participation aux courses organisées ?

Vincent Champagne
Collaboration spéciale

Des signes d'essoufflement

Plus lents, plus vieux, et plus de femmes : le monde de la course à pied a beaucoup changé dans les 30 dernières années. Voilà quelques-unes des conclusions d’une très vaste étude menée par un chercheur danois, dans laquelle on apprend aussi qu’après une progression fulgurante, on observe un ralentissement du nombre de coureurs compétitifs.

Ce n’est pas une mince tâche que s’est donnée le statisticien Jens Jakob Andersen. Avec l’appui de l’Association internationale des fédérations d’athlétisme (IAAF), il a compilé, pendant huit mois, les résultats de plus de 70 000 compétitions dans le monde, de 1986 à 2018.

« L’IAAF n’a jamais fait une aussi vaste étude », lance-t-il en expliquant comment son équipe a dû traiter les quelque 107,9 millions de résultats à travers des programmes informatiques pour établir un « État de la course à pied » global.

L’élite en est exclue, dans le but avoué d’obtenir un portrait type du coureur « récréatif ». Sont aussi exclus : les courses à obstacles, trails, événements caritatifs et autres courses non conventionnelles (colour run, zombie run).

Premier constat : la participation à des événements de course à pied sur route diminue depuis 2016. C’est récent, et probablement trop tôt pour indiquer une tendance, affirme M. Andersen, mais l’industrie devrait être aux aguets, ajoute-t-il.

Au début des années 2000, on comptait 1,3 million de coureurs ayant terminé une course dans le monde. Puis, ce fut l’explosion de popularité. En 2016, plus de 9,1 millions de personnes avaient terminé une course de 5, 10, 21 ou 42 km sur route, du jamais-vu. Deux ans plus tard, cependant, on note 13 % moins de participants.

Au Canada

Si la croissance continue dans certaines parties du monde, comme en Asie, la baisse est plus prononcée ailleurs, notamment au Canada, où la tendance se confirme. Il suffit de voir que le Marathon de Montréal a perdu plus de 11 000 participants en deux ans pour se demander où ils sont partis. Le Marathon d’Ottawa a connu une baisse similaire du nombre de coureurs depuis cinq ans. Sur l’ensemble des distances, le site Iskio.ca, une référence dans l’analyse des statistiques d’événements de course québécois, note une baisse de participation de 7,5 % en un an.

Les explications pour justifier ce recul vont dans tous les sens. 

Quand un sport devient très populaire, comme l’est devenue la course à pied, des sports plus nichés émergent, comme le trail, l’ultramarathon ou la course à obstacles.

Jens Jakob Andersen, auteur de l'étude

La course sur route est-elle rendue « trop populaire » pour certains ? L’entraîneur Jacques Mainguy, qui a 42 ans de métier, le constate. « C’est rendu banalisé, courir un marathon, lance-t-il. Les gens se disent : “Ben voyons, je vais plutôt aller faire 100 km dans le bois !” » C’est un fait : la course en sentier est devenue très populaire partout dans le monde, et au Québec.

PHOTO GETTY IMAGES

Le Canada fait figure de leader au chapitre de la participation des femmes, en occupant le troisième rang mondial. Plus de 57 % des coureurs canadiens sont des coureuses.

Plus vieux... et plus de femmes

Le portrait du coureur moyen a bien changé, selon la vaste étude menée par Jens Jakob Andersen.

Des coureurs qui vieillissent

D’abord, les coureurs vieillissent, à l’instar de la population en général. Au milieu des années 80, les coureurs avaient en moyenne 35,2 ans. Aujourd’hui, ils ont 39,3 ans. C’est un sommet. Et c’est dans le marathon que les coureurs sont les plus âgés, avec une moyenne juste au-dessus des 40 ans.

« On voyait rarement une personne de 40 ans et plus avant », lance Jacques Mainguy, qui entraîne au club La Foulée, à Québec. Ce vieillissement a aussi plusieurs causes, mais l’une de celles qu’observe l’entraîneur, c’est la plus grande importance qu’accorde dorénavant la population à la santé.

Plusieurs se mettent à la course à pied pour se mettre en forme, même sur le tard.

Ils voient dans leur entourage plein de gens qui courent, et ils voient les effets. Ils perdent du poids. Ils n’ont jamais été aussi en forme.

Jacques Mainguy, entraîneur au club La Foulée

Plusieurs passent ainsi d’une petite distance à une moyenne, puis au marathon, afin d’allonger les défis.

Toutefois, ce vieillissement est aussi l’un des facteurs qui expliquent la diminution du nombre de coureurs dans les compétitions. Avec l’âge, plusieurs accrochent leurs souliers, rappelle M. Mainguy, ou du moins diversifient-ils leurs activités. 

« Les coureurs qui vieillissent, ils ont un très bon cardio, mais ils récupèrent moins bien de leurs blessures, dit-il. C’est plus facile d’aller faire du vélo, de la marche ou du ski de fond. »

Plus de femmes que jamais

La hausse importante du nombre de femmes, que tous ont observée sur le terrain, est confirmée à l’échelle mondiale par l’analyse des données effectuée par l’équipe danoise. C’est une première : elles sont plus nombreuses à courir, toutes distances confondues, que les hommes.

Ainsi, en 2018, 50,9 % des gens qui ont terminé une course sur route dans les 193 pays couverts par l’étude étaient des femmes. Il y a 30 ans, elles ne représentaient même pas 20 % du contingent sur la ligne de départ. Les hommes restent majoritaires dans l’épreuve du marathon, alors que les femmes dominent le 5 km, où elles prennent presque 60 % des dossards.

Le Canada fait d’ailleurs figure de leader au chapitre de la participation des femmes, en occupant le troisième rang mondial du palmarès. Plus de 57 % des coureurs canadiens sont des coureuses. C’est en Suisse que les femmes courent le moins.

Les femmes sont moins compétitives à la base. Elles courent pour la santé plutôt que pour faire des temps de fou.

Réjean Gagné, dirigeant d’Iskio.ca et de La Grande Virée des sentiers de Saint-Bruno

Après avoir vu l’engouement (et l’essoufflement) des années 80 pour la course à pied, puis la « deuxième vague » des années 2000 et 2010, l’entraîneur Jean-Yves Cloutier le confirme. « Il y a eu beaucoup plus de femmes dans la deuxième vague, et par le fait même, la course est devenue beaucoup plus récréative », dit l’auteur de quatre guides sur la course à pied.

Des temps de course plus lents

Les femmes ont naturellement des temps plus lents que les hommes ; les participants vieillissent ; cela donne le résultat auquel il faut s’attendre : les temps de course n’ont jamais été aussi lents.

Chez les hommes, le chrono moyen pour un marathon est 33 minutes plus long qu’il y a 30 ans, indique l’étude. Chez les femmes, c’est 28 minutes de plus.

Dans la première vague, qui était très compétitive, les gens couraient en se disant “ça passe ou ça casse”. Maintenant, c’est “courir pour le plaisir”.

Jean-Yves Cloutier, entraîneur

C’est aussi la conclusion de Jens Jakob Andersen, qui constate que la course à pied est devenue « une expérience ». « On ne court plus pour faire un super temps, mais pour faire partie d’un mouvement. Les motivations ont changé drastiquement, et cela donne forcément des temps de course plus lents. »

D’ailleurs, et c’est probablement lié à ce grand changement d’état d’esprit, l’étude démontre aussi que les sportifs récréatifs n’ont jamais autant voyagé pour aller courir à l’étranger !

Consultez l’étude complète.