Elle n’a que 21 ans, et l’adolescence se prolonge dans les traits de son visage. Mais une force tranquille émane de cette jeune femme, ni frêle ni fragile. La Montréalaise Charlotte Huebner vient de rentrer à la maison, au début du mois de juillet, après avoir parcouru à pied, seule, l’Appalachian Trail au complet, dans l’est des États-Unis, à un rythme très rapide. Et ce n’est pas sa première grande aventure.

Vincent Champagne
Collaboration spéciale

« Une amie m’a dit que la partie de mon cerveau qui a peur, on dirait qu’elle est cassée », lance-t-elle, quelques jours après son retour à la maison. Ça, c’était le jour où elle a fait fuir un ours rencontré dans les sentiers, tout simplement, en faisant beaucoup de bruit et en restant très calme.

Elle est loin la petite Cendrillon costumée et fardée qu’elle a interprétée à Disneyland Paris l’an dernier. « J’étais une princesse ! », rappelle Charlotte, lorsqu’elle évoque son travail de comédienne dans le royaume magique de Disney où elle a passé quelques mois pendant son année sabbatique qui s’achève. Dans les sentiers, on l’appelait plutôt Comète, tant elle marchait vite.

PHOTO FOURNIE PAR CHARLOTTE HUEBNER

Charlotte Huebner n’a que 21 ans, mais elle n’a pas froid aux yeux.

Son royaume, maintenant, c’est la nature et le grand air. « Ça me manque beaucoup », dit-elle, en évoquant les bienfaits de la vie loin des réseaux sociaux et du téléphone intelligent.

« Il y a un phénomène qui s’appelle la dépression post-trail. J’y pense chaque jour. Je me sens fière et nostalgique. »

Charlotte Huebner

« Très fatiguée », elle va maintenant passer un mois à Terre-Neuve, dans sa famille, pour se reposer, avant de partir à Chicoutimi, où elle reprendra ses études à la fin du mois d’août, en intervention plein air. Comment cette jeune femme asthmatique, qui avait d’abord choisi des études de droit, en est-elle arrivée à sortir ainsi des sentiers battus ?

Une affaire de famille

Le goût de l’aventure est dans la famille. Le grand-père Gene est l’un des fondateurs de l’East Coast Trail, un ruban de sentiers de plus de 300 km à Terre-Neuve. Charlotte Huebner l’a parcouru en entier lorsqu’elle avait 18 ans, marchant en quelque sorte sur les pas de son aïeul.

PHOTO FOURNIE PAR CHARLOTTE HUEBNER

Il n’y a eu que très peu de pépins en cours de route, dit Charlotte Huebner, qui retient surtout le grand froid de mars et les chaussettes congelées qu’elle devait enfiler au petit matin.

« Il est venu me chercher à la fin, et il était très fier, raconte-t-elle. Pour lui, c’était significatif que je le fasse, parce que lui-même ne l’avait jamais marché au complet. »

Lorsqu’elle était enfant, son père l’a inscrite au camp Minogami, en Mauricie, où il a lui-même vécu de grandes aventures plein air des décennies plus tôt. « C’était des défis mentaux et physiques que j’accomplissais avec un groupe de jeunes, se rappelle Charlotte. Je trouve que c’était plus “meaningful” que la vie de tous les jours ! Souvent, on fait juste vivre notre vie sans se rendre compte qu’on a une routine établie. »

Du côté maternel, elle hérite d’une autre petite folie : le goût des ultramarathons. Elle a souvent attendu sa mère au fil d’arrivée d’une course de 50, voire de 100 km. Il fallait bien qu’elle s’y lance, elle aussi.

Toujours à 18 ans, sans avoir testé ne serait-ce qu’un marathon, elle s’est lancée dans la course de 65 km de l’Ultra-Trail Harricana, dans l’arrière-pays de Charlevoix. Un an plus tard, elle s’attaquait à la distance de 125 km, toujours au pas de course. L’asthme ? « Je suis capable de le gérer, je connais des techniques. Mais pour moi, ça va toujours être un peu plus difficile. Je fais avec. »

PHOTO FOURNIE PAR CHARLOTTE HUEBNER

L’Appalachian Trail, c’est 3500 km de sentiers entre la Géorgie et le Maine.

La même année, elle couvre les 440 km du « Long Trail », dans le nord-est des États-Unis. Elle y rencontre des « thru-hikers » de l’Appalachian Trail –, des randonneurs qui parcourent tout le sentier –, car les deux « trails » ont un segment commun.

« J’ai appelé ma mère en pleurant, parce que j’étais vraiment fatiguée et j’avais plein d’ampoules, et je lui ai dit qu’il ne fallait absolument pas qu’elle me laisse faire l’Appalachian Trail ! », raconte Charlotte Huebner.

Et pour cause : l’Appalachian Trail, c’est 3500 km de sentiers entre la Géorgie et le Maine. Beaucoup de gens s’y lancent, mais seuls de 20 à 30 % des braves au départ deviennent des « thru-hikers », comme l’est maintenant Charlotte – sa mère n’ayant pas pu l’empêcher de reprendre les sentiers.

De belles rencontres

Il n’y a eu que très peu de pépins en cours de route, dit Charlotte, qui retient surtout le grand froid de mars, et les chaussettes congelées qu’elle devait enfiler au petit matin.

PHOTO FOURNIE PAR CHARLOTTE HUEBNER

À la fin, son père est venu la chercher au pied du mont Katahdin, et il a fallu dire au revoir aux copains rencontrés sur la route.

Mais des histoires positives, « il y en a beaucoup plus ! », lance-t-elle. Les rencontres, surtout. La communauté de randonneurs. Les résidants qui les accueillent avec des barbecues festifs, lors des brèves pauses dans la civilisation.

Les pleurs de fatigue et de nostalgie, à la fin, lorsque son père est venu la chercher au pied du mont Katahdin, et qu’il a fallu dire au revoir aux copains rencontrés sur la route.

Une semaine après être rentrée à la maison, Charlotte est allée faire une randonnée d’une journée dans les Laurentides. Histoire de baigner encore un peu dans l’air humide et l’odeur des épinettes. L’aventure continue.

Quelques chiffres

123 jours C’est le temps qu’a mis Charlotte Huebner – quatre mois, du 1er mars au 1er juillet – à faire l’Appalachian Trail au complet.

3528 km Longueur de l’Appalachian Trail 

28,7 km/jour Distance moyenne parcourue par Charlotte Huebner, un rythme qualifié de rapide. La plupart des randonneurs mettent de cinq à sept mois pour faire tout le sentier.