Joannie Rochette a certainement vécu l’un des deuils les plus publics des dernières années. Tout le monde connaît son histoire, sa mère morte subitement d’une crise cardiaque, à 55 ans, deux jours avant sa performance aux Jeux olympiques de Vancouver.

Jean-François Tremblay Jean-François Tremblay
La Presse

Tout le monde se souvient quand elle a terminé sa dernière vrille, les yeux dans l’eau, de l’émotif moment sur le podium quand elle a reçu sa médaille de bronze. Par son épreuve, et son exceptionnel courage, Joannie Rochette s’est fait une petite place dans notre imaginaire collectif.

Dès les premières notes du tango La Cumparsita, elle savait qu’elle devrait vivre son deuil avec le reste du monde. Quand elle y repense, aurait-elle plutôt voulu le faire dans l’intimité ?

PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

Joannie Rochette a remporté la médaille de bronze aux Jeux olympiques de Vancouver, en 2010.

« Je suis une personne assez gênée et pas très publique. Ça me faisait quelque chose quand les gens avaient l’impression de me connaître, de savoir ce que je vivais. Mais j’ai eu tellement de soutien et tellement d’amour, ça m’a aidée aussi. C’est un peu des deux. D’un côté, ç’a été plus difficile, mais de l’autre, j’ai reçu tellement de soutien que ça m’a aidée. »

Ces jours-ci, Rochette se fait discrète. Pas vraiment le choix, elle est occupée, elle travaille des journées de 14 heures à l’hôpital. Elle rencontre des patients à une heure où à peu près tout le monde dort encore. Elle est à terminer ses stages, et il lui reste encore une année d’études en médecine à McGill.

Plus discrète, mais pas complètement disparue non plus. Hier, elle était l’une des invitées de marque de l’événement Les vins de la Californie pour la Fondation Cœur + AVC. Plus de 300 convives s’offraient une dégustation dans le cadre de cette campagne de financement. Roseline Filion y était, Alexandre Bilodeau aussi. L’animatrice Josée Boudreault aussi, dont l’épreuve de l’accident vasculaire cérébral (AVC) racontée avec beaucoup de franchise a débouché sur une série de livres et de conférences.

Rochette y était évidemment, comme elle l’est d’ailleurs souvent aux événements de la fondation.

« Ça faisait du bien de m’impliquer avec eux et c’était naturel avec mon histoire. Ils sont venus me chercher après les Jeux. Je trouvais ça un peu tôt. C’est sûr que de raconter mon histoire les premières fois, je ne mentirai pas, ça me demandait beaucoup émotivement. C’était difficile. Mais à force de le raconter, tu te formes une carapace et tu te dis que l’histoire peut aider quelqu’un d’autre. Ça devient quelque chose de très positif. »

Rochette insiste d’ailleurs tôt dans la conversation sur les particularités des signes avant-coureurs de crise cardiaque pour les femmes. Elles ressentent moins, parfois même pas du tout, la fameuse douleur thoracique. C’est la médecin qui parle, mais beaucoup aussi la fille qui a perdu sa mère il y a un peu plus de neuf ans.

Neuf ans…

Neuf ans… On dirait presque que c’était hier, tellement les souvenirs sont vifs. C’est pareil pour Rochette qui parle encore à sa mère, où qu’elle soit. Elle ne croit pas vraiment en la vie après la mort, mais elle aime penser que l’âme des disparus ne s’éteint jamais vraiment pour ceux qui les ont aimés.

« Je pense encore à ma mère tous les jours. C’est moins douloureux, le temps arrange les choses, mais n’efface rien. Il n’y a pas une journée où je ne souhaiterais pas qu’elle soit là. Je retournerais en arrière n’importe quand. En même temps, ça donne une certaine force d’être passée au travers de cette épreuve-là. » 

« Ma vie continue, on vit encore de beaux moments même si les gens ne sont plus là. Ils vivent à travers les souvenirs qu’on a d’eux. »

À la mort de sa mère, Joannie Rochette a lu le rapport d’autopsie au complet, pour épancher sa soif de comprendre ce qui venait de se passer. C’était un peu aussi sa manière de faire le pont entre ses deux vies, celle d’athlète qui traversait une épreuve et celle de future médecin.

Il faut dire qu’elle était déjà passionnée de médecine bien avant la tragédie. Elle aimait la science, la biologie, les molécules, tout ce qui est à la base de la discipline. L’aspect communication, le lien intime avec le patient, est venu plus tard. À ses yeux, c’est ce mariage unique, et le doigté qu’il nécessite, qui rend la médecine si intéressante.

« Il faut trouver un équilibre, que le patient se sente écouté, que tu aies fait le tour médicalement et que tu puisses t’intéresser à eux pour comprendre leurs besoins. Mais tu ne dois pas t’attarder trop parce que c’est facile de se perdre. C’est un art de diriger la conversation. »

Dans tous les cas, elle sait que son histoire lui permet aujourd’hui d’exercer son métier différemment. Avec une plus grande dose d’humanité.

« Ce sont de longues journées, et on voit beaucoup de patients. C’est facile de perdre le côté humain. Des fois, ça fait deux ou trois patients que je vois, je me trouve plus froide. Puis je me rappelle, si c’était ma mère ? Si c’était mon oncle ? Si c’était mon grand-père, comment je voudrais qu’il soit traité ? Quelqu’un qui a vécu mon histoire, ça ramène un peu d’humanité. »

L’épreuve lui a donné l’humanité, et sa mère lui a légué son côté compétitif, qui l’a si bien servie durant tant d’années. Joannie Rochette, ex-patineuse devenue médecin, a tout pour réussir. Encore une fois.