(SHERBROOKE) Maïté Bouchard a deux rêves : aller aux Jeux olympiques (JO) et devenir médecin. Pourquoi ne pas les réaliser en même temps ?

Simon Drouin Simon Drouin
La Presse

Surligneur à la main, le nez dans un gros bouquin, Maïté Bouchard nous attendait dans le hall d’entrée du centre sportif Yvon-Lamarche de l’Université de Sherbrooke (UdeS), par ce lundi matin enneigé.

Même si elle est en pause de ses études en médecine, la jeune femme de 23 ans n’est pas du genre à perdre son temps. De retour d’un mois de stage en gastroentérologie à Québec, elle jugeait qu’un peu de lecture sur la médecine interne ne lui ferait pas de tort. De toute façon, elle n’avait qu’un entraînement en soirée. « J’aime vraiment pas ça, être juste chez moi et écouter Netflix tout l’après-midi ! », dira-t-elle plus tard en riant.

Son entraîneur Simon Croteau nous avait mis sur sa piste en février. « J’ai la conviction profonde qu’elle est un modèle qui gagne à être connu », avait-il souligné en s’excusant presque de nous déranger.

Sa protégée venait de battre le record québécois du 800 m en salle détenu depuis 35 ans par Christine Slythe. Le nom de cette double olympienne et ex-vedette du Vert et Or, aujourd’hui médecin, est d’ailleurs inscrit sur une plaque commémorative au centre sportif. Y figurent tous les athlètes olympiques et paralympiques associés à l’UdeS. Maïté Bouchard pourrait s’ajouter l’an prochain.

L’exploit ne serait pas banal. Les athlètes de pointe qui se lancent en médecine pendant leur carrière ne sont pas légion. L’haltérophile Marie-Ève Beauchemin-Nadeau, une autre ancienne de l’UdeS, a terminé sa résidence avant sa deuxième participation aux JO, en 2016, à Rio. Maryse Turcotte, aujourd’hui gérontopsychiatre, avait amorcé son doctorat avant les Jeux du Commonwealth en 2006.

Plus récemment, Laurent Duvernay-Tardif est devenu une célébrité en menant de front des études de médecine et une carrière dans la NFL. Mardi dernier, Maïté Bouchard lui a d’ailleurs demandé conseil en marge d’une remise de bourses de la Fondation de l’athlète d’excellence à Montréal : « Il m’a donné son numéro et m’a dit de l’appeler pour lui poser des questions. »

Elle ne gagnera jamais des millions en courant le 800 m, mais comme elle le dit : « On ne fait pas ça pour l’argent. »

Plus jeune, Maïté Bouchard n’a jamais rêvé aux Jeux olympiques. Touche-à-tout, elle est arrivée à l’athlétisme à la fin de son secondaire au collège Mont Notre-Dame. Son équipe de volleyball avait été dissoute, faute d’un nombre suffisant de joueuses. À la suggestion de son père, avec qui elle aimait jogger, elle a rejoint le club d’athlétisme de Sherbrooke.

Après un premier entraînement, Simon Croteau ne pensait pas la revoir. « C’était dur, mais j’avais vraiment aimé ça, se souvient-elle. Je suis revenue. »

Sans affoler les chronos, elle a franchi les échelons un à un. Elle a d’abord représenté l’Estrie aux finales des Jeux du Québec. Elle a terminé cinquième face à des coureuses plus aguerries.

« J’étais toujours un peu la négligée, la fille qui ne connaît pas trop comment fonctionne ce monde-là. »

— Maïté Bouchard

Au cégep, elle est passée sous les 2 min 10 s. Une université américaine, Southern Utah, l’a remarquée et jointe par Facebook. Cam Levins, nouveau détenteur du record canadien du marathon, portait ces couleurs quand il est devenu champion de la NCAA sur 5000 m et 10 000 m en 2012. Mais elle ne le sentait pas, estimant que « la grosse business de la NCAA » n’était peut-être pas ce qui convenait le mieux à son profil.

Admise en médecine après un an de kinésiologie à l’UdeS, Bouchard a fait sa marque avec le Vert et Or, remportant le titre national sur 600 m en 2017. Un an plus tôt, elle avait représenté le Canada pour la première fois aux championnats continentaux U23. Elle était persuadée que sa progression finirait par s’arrêter.

« Je n’ai pas le syndrome de l’imposteur, mais j’ai souvent l’impression d’être moins bonne que je le suis en réalité. »

L’été dernier, elle a terminé troisième aux championnats nationaux à Ottawa, franchissant une première fois la barre des 2 min 2 s. Quelques semaines plus tard, par un chaud après-midi en Belgique, elle a conclu sa saison avec un temps de 2 min 1,25 s, ce qui lui a valu le deuxième rang au palmarès canadien l’an dernier. Une amie lui a fait réaliser que son chrono était un quart de seconde plus rapide que le standard olympique pour Rio.

Soudainement, l’idée de se qualifier pour les JO de Tokyo lui est apparue plus tangible, même si les critères ont changé1.

« Ça m’a pris du temps avant d’être capable de me le dire, de me l’avouer. […] Là, ça m’a comme frappée : ce n’est pas juste un rêve, c’est quelque chose de réaliste d’aller aux Jeux en 2020. Maintenant, je suis à l’aise de le dire. »

— Maïté Bouchard

Bouchard a établi un plan avec l’appui de sa faculté. Depuis la semaine dernière, elle est en pause d’université pour six mois, ce qui lui permettra de maximiser la saison extérieure qu’elle amorcera aujourd’hui en Californie. Elle reprendra les stages de son externat d’octobre à mars, avant la dernière ligne droite pour Tokyo.

Ce retour en médecine, en pleine phase de préparation pour la qualification olympique, lui semblait le plus logique. En 2016-2017, elle avait mis ses études en veilleuse, ce qui ne lui avait pas complètement souri. Elle a continué de progresser, mais connu une rare déconvenue en ratant la finale aux championnats canadiens, et par le fait même sa sélection pour l’Universiade.

« On dirait que l’athlétisme était trop devenu mon job. J’allais à l’entraînement plus par routine. Quand tu as juste ça à quoi penser… En tout cas, pour moi, ç’a été un peu malsain. »

Bouchard et son entraîneur ont dû faire preuve de créativité ces derniers mois pour s’adapter aux horaires variables durant ses stages aux urgences, en radio-oncologie et en gastroentérologie. La formule leur a souri, son record provincial réussi en février à Boston en atteste.

Depuis l’automne, la demi-fondeuse fait partie des athlètes ciblés par Athlétisme Canada, ce qui lui permet de bénéficier d’un financement mensuel de Sport Canada. Elle aurait pu accéder au centre national de Victoria, mais a préféré demeurer dans sa région auprès de son coach Simon Croteau, directeur d’école de métier.

Cette année, elle vise une première participation à l’Universiade de Naples (elle est sur la bonne voie), aux Jeux panaméricains de Lima et surtout aux Mondiaux de Doha, fin septembre, pour lesquels le standard est de 2 min 0,60 s.

D’ici l’an prochain, elle espère être la première Québécoise à franchir les deux tours de piste sous les deux minutes, ce qui lui donnerait d’excellentes chances de se qualifier pour Tokyo.

Qu’elle y parvienne ou pas, elle refuse de se projeter plus loin que 2020. « Mes deux rêves, c’est de devenir médecin et d’aller aux Jeux. Je sais qu’un jour je voudrai m’accomplir comme médecin. Je suis consciente que ce sera un peu compliqué pour l’entraînement. C’est une question qui me fait quand même peur. »

En attendant de pouvoir y répondre, les pointes et le stéthoscope peuvent très bien cohabiter.

1. Le conseil de la fédération internationale (IAAF) a approuvé le mois dernier un nouveau processus de qualification olympique qui propose deux modes de sélection : un standard chronométrique plus rapide que dans le passé, à réaliser entre le 1er mai 2019 et le 29 juin 2020, ou un rang dans le classement mondial qui tient compte des meilleurs résultats d’un athlète sur 12 mois ou 18 mois, selon le groupe d’épreuves.

Melissa Bishop, un modèle

PHOTO KIN CHEUNG, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Melissa Bishop, lors des Mondiaux d’athlétisme de Pékin en 2015

Une rivale de taille s’ajoutera cette année à la course pour la qualification au 800 m : Melissa Bishop-Nriagu. La vice-championne mondiale en 2015 a donné naissance à une fille le 2 juillet dernier. Maïté Bouchard s’identifie beaucoup à l’Ontarienne de 30 ans, qu’elle a rencontrée lors d’un stage d’entraînement à Flagstaff, en 2017. « Elle est humble et vraiment facile d’approche. Elle vient jogger avec nous, elle jase. Ça permet de te rendre compte que ces champions sont comme du monde ordinaire. » À l’instar de la Québécoise, Bishop-Nriagu s’est développée au Canada, à l’Université de Windsor, où elle a connu une progression constante jusqu’à sa quatrième place crève-cœur aux Jeux olympiques de Rio. À l’été 2017, elle a fait passer son record national à 1 min 57,01 s.