La réponse aurait dû être « oui ». Mais malgré l'évidence, rien n'est sorti de la bouche de Jessica Lange, ce soir-là, lorsque son conjoint lui a demandé si elle l'aimait encore.

Publié le 6 avr. 2019
PASCAL MILANO LA PRESSE

« Pourquoi ? Je ne sais pas, mais ç'a été un coup de fouet. Deux jours plus tard, je suis allée voir un médecin qui m'a annoncé que j'étais en dépression. Je ne le croyais pas, je pensais que c'était le petit coup de blues du mois de novembre. »

La scène s'est déroulée il y a plus de deux ans à Québec. Pour sensibiliser la population aux problèmes de santé mentale, la mère de famille, Française d'origine, fera une course de 1117 km au Canada et en France à partir du 20 mai. Mais avant d'en arriver à envisager un tel projet, elle a dû comprendre les raisons de sa propre dépression et trouver des solutions à ses maux.

À la base, elle cite le « fameux métro-boulot-dodo » avec des « journées folles, folles, folles ». Après la construction d'une maison et la naissance d'un troisième enfant, c'est la routine qui s'installe. C'est, chaque matin, le transport vers la garderie, le long trajet de Pont-Rouge vers le centre-ville de Québec, puis les deux grandes filles à déposer à leur école respective avant d'arriver au travail.

« Je voyais tout le monde fatigué et j'ai eu un sentiment de culpabilité. Je voyais mon conjoint Olivier, qui conduisait, être fatigué et je pensais que c'était à cause de moi. [...] Petit à petit, j'en suis venue à ne plus faire du tout d'activité physique et à m'isoler complètement. Sur l'heure du midi, au lieu de manger avec mes collègues, je restais toute seule à mon bureau en prétextant que je voulais partir plus tôt », raconte l'employée aux ressources humaines du ministère du Travail, de l'Emploi et la Solidarité sociale.

Pour se rapprocher de son lieu de travail et des écoles, elle loue un pied-à-terre à Québec où, la semaine, elle s'installe avec deux de ses enfants. C'est en la menant à Québec, un dimanche soir, qu'Olivier lui demande si elle nourrit encore des sentiments pour lui. Rien ne sort.

30 minutes de marche

Sitôt le diagnostic de dépression posé, le médecin lui glisse une ordonnance tout en lui prodiguant un conseil qui, avec le recul, a chamboulé sa vie. Il lui fallait faire une marche de 30 minutes par jour.

« Au début, je ne l'ai pas cru et je pensais que c'était une blague, dit-elle. Je pensais que ça n'allait pas être compliqué et que ça allait bien se faire. Le lendemain, je suis partie, mais je n'ai même pas réussi. »

« À cause d'un manque de motivation, un goût de ne rien faire et de ne voir personne, je n'ai fait que 10 minutes. Ça m'a demandé beaucoup de persévérance pour y arriver. »

- Jessica Lange

Elle trouve des astuces et se rend notamment dans un parc plutôt que de marcher seulement sur la route. Et un mois et demi plus tard, elle alterne les périodes de marche et de course.

« C'est à partir de là que j'ai délaissé la vitesse parce que je faisais plutôt des 5 ou des 10 km avant. J'adorais être sur une piste d'athlétisme où je me sentais rapide. J'ai pris conscience de mon environnement [dans la nature] et c'est là que je me suis mise à aimer les longues distances. J'adore courir longtemps. »

Jessica Lange sort tranquillement la tête de l'eau au fil des mois. C'est ensuite une discussion avec l'un de ses frères qui l'a définitivement convaincue de faire un geste pour la sensibilisation aux maladies mentales.

« Fin août [2018], j'ai eu mon frère, qui souffre de schizophrénie, au téléphone, raconte celle qui est arrivée au Québec en 2007. Il me disait qu'il aspirait à être heureux et à avoir une vie normale, mais que c'était impossible. Ça m'a beaucoup touchée parce que je me suis revue deux ans avant et que je tenais un peu le même discours. Je me suis dit que je devais faire quelque chose en lien avec ça, d'autant que je travaille aux ressources humaines. Je vois passer beaucoup d'arrêts maladie, et la majorité, ce sont des dépressions et des burn-out. »

Son Grand Défi Tetrotop prend forme : courir de Québec à Halifax, puis de Chartres, où son frère réside, à Paris. En d'autres termes, elle fera l'équivalent de 26 marathons alors qu'elle n'en a pas couru un seul jusqu'ici.

Un entraînement adapté

Pour se préparer adéquatement, elle a démarré son entraînement au début du mois de septembre. Afin d'éviter les blessures, elle augmente graduellement son volume d'entraînement chaque semaine.

« Je faisais déjà 40 km hebdomadairement et j'ai augmenté progressivement toutes les deux semaines, puis chaque semaine. Aujourd'hui, je fais 30 km dans la journée que je répartis en trois sorties. Le jour du défi, je vais faire près de 43 km quotidiennement. J'ai coupé la vitesse, je ne fais pas du tout de dénivelé, mais je fais en sorte que mon corps s'habitue à courir longtemps. Ç'a été une longue préparation, mais mon Dieu que ça me rend heureuse ! »

Les profits de son défi seront, cette année, remis à la Fondation CERVO, qui est impliquée dans la recherche et dans les soins aux personnes touchées par une maladie neurologique, mentale ou souffrant de dépression. Il est, par exemple, possible de commanditer chacun des kilomètres parcourus.

« Je veux faire le défi chaque année. C'est surtout ma Fondation du Grand Défi Tetrotop que je vais très certainement développer par la suite. J'ai déjà 15 ambassadeurs au Québec et en France qui organisent des défis sportifs pour faire bouger les gens. J'ai une vision, des idées et des convictions, mais j'aimerais avant tout cibler les besoins des personnes. En quoi je pourrais vraiment les aider ? »

Elle aura le temps, 26 jours sur les routes canadiennes et françaises, pour y penser largement.

PHOTO FOURNIE PAR JESSICA LANGE

Jessica Lange augmente graduellement son volume d'entraînement chaque semaine.