Les lecteurs de La Presse ont tranché : Alex Harvey est l’athlète québécois de la décennie. Un honneur qui va droit au cœur au champion du monde de ski de fond.

Simon Drouin Simon Drouin
La Presse

Déjà, Alex Harvey était surpris que les lecteurs l’aient préféré à Russell Martin, receveur émérite dans le baseball majeur.

En quart de finale, il a eu le dessus sur Laurent Duvernay-Tardif, étoile de la NFL, médecin, philanthrope et homme aux multiples talents… qui a lui-même voté pour le fondeur québécois.

« Je trouve que c’est une personne vraiment exceptionnelle, un œuf à deux jaunes », résume Harvey, admiratif, et lui-même amateur de football, sport qu’il continuait de suivre durant ses longs séjours en Europe.

En demi-finale, Harvey a affronté un géant en Mikaël Kingsbury, le champion olympique des bosses qui ajoute une page à son propre livre des records à presque chacun de ses départs.

En finale, il s’est mesuré à Alexandre Bilodeau, l’ancien roi du ski acrobatique, double médaillé d’or olympique et premier à réussir l’exploit au Canada à Vancouver, en 2010, où sa complicité avec son frère Frédéric, atteint de paralysie cérébrale, a marqué le pays entier.

Au bout de cet exercice volontairement ludique et destiné à alimenter les conversations, les lecteurs de La Presse ont tranché. Dans un scrutin serré où plus de 36 000 votes ont été enregistrés en début de semaine, Alex Harvey a été choisi athlète québécois de la décennie.

Quand son agent lui a appris l’heureuse nouvelle, vendredi matin, le fondeur de Saint-Ferréol-les-Neiges a lancé un sacre tout ce qu’il y a de plus québécois.

« Je suis énormément touché », a exprimé Harvey deux heures plus tard au téléphone. 

Il y avait vraiment de super grands noms. Chaque fois, j’étais un peu surpris de passer à l’autre étape. Je suis vraiment reconnaissant de recevoir un “prix” comme ça. Quand ça vient du public, c’est toujours touchant. Je le prends avec beaucoup de fierté.

Alex Harvey

Harvey s’est distingué dans un sport pratiquement confidentiel au Canada, où le succès international chez les hommes se limitait à son père, Pierre.

En six Championnats du monde durant la décennie, il est monté sur le podium à cinq reprises, dont deux sur la plus haute marche, s’illustrant dans toutes les distances. En 2011, il a gagné le sprint par équipes, s’imposant devant les Norvégiens chez eux à Oslo. En 2017, en Finlande, il a signé son chef-d’œuvre athlétique, coiffant le Russe Ustiugov et le Finlandais Heikkinen au 50 km, l’épreuve-reine du ski de fond. En Coupe du monde, il a accumulé 28 podiums, dont sept victoires.

Bien sûr, son palmarès ne se compare pas à ceux de Bilodeau et de Kingsbury, qui ont régné presque sans partage sur la décennie avec un total combiné de 112 podiums, dont 70 victoires. Plus des trois quarts sont attribuables à Kingsbury, qui a aussi 14 globes de cristal, remis au plus méritant de la saison, sur le manteau de sa cheminée.

En Championnats du monde, les deux bosseurs revendiquent ensemble 14 podiums, dont sept titres, en incluant le premier de Bilodeau en mars 2009.

Jeux olympiques

Encore plus impressionnant, Bilodeau, retraité depuis 2014, et Kingsbury ont monopolisé les trois médailles d’or olympiques à l’enjeu en bosses durant la décennie.

Harvey n’a aucun podium en trois participations olympiques, à Vancouver, Sotchi et PyeongChang. « Évidemment, je suis fier de ma carrière, a dit l’homme de 31 ans. Je trouve que ce sont de super athlètes eux aussi. N’importe qui aurait pu gagner. Après, c’est vraiment un choix du public. J’imagine que ça allait au-delà des simples performances sportives sur papier. »

Après sa quatrième place crève-cœur au 50 km dans le brouillard de PyeongChang, en 2018, Harvey s’était étouffé dans ses sanglots en rencontrant les journalistes. Cette douleur s’est vite dissipée.

« Il faut croire que le monde a passé outre à ça aussi. Ça me réconforte dans ma vision de la chose, d’avoir pu mettre ça en perspective. »

Au-delà des moments d’extase en traversant la ligne d’arrivée, Harvey tire une plus grande satisfaction de sa constance durant la décennie. « À part la saison olympique de 2010, où j’ai quand même fini quatrième et deux autres fois dans les 10 premiers, j’ai toujours eu au moins deux podiums par hiver, que ce soit en Coupe du monde ou aux Championnats du monde. J’ai été dans le coup tout au long. J’ai toujours fait partie de la conversation. C’est ma plus grande fierté. Ça, je le dois à toute l’équipe qui m’entourait. »

Retraite

Neuf mois après la fin de sa carrière sportive, conclue dans la gloire par un podium chargé d’émotion sur les plaines d’Abraham en mars, Alex Harvey s’étonne de recevoir une telle approbation de la part du public.

Je me considère comme privilégié d’avoir encore un soutien aussi grand de tous les Québécoises et Québécois. Ce n’est pas pour ça que tu fais du sport. À la base, tu le fais pour repousser tes limites à toi, atteindre tes objectifs. C’est presque égoïste. Un honneur comme ça, c’est vraiment touchant et flatteur.

Alex Harvey

À quoi attribue-t-il cette reconnaissance de la part des lecteurs de La Presse ? « C’est difficile de se mettre dans la tête des gens. Dans mes relations avec les médias, je pense que j’ai toujours été droit au but. J’ai essayé d’enlever le plus de barrières possible. Ça ne m’a pas toujours été utile, entre autres à Sotchi. À un moment donné, c’était presque trop. Mais je n’ai jamais eu de filtre. Peut-être que les gens aiment ça, ne pas [m’entendre] partir la cassette et être authentique, si on veut. Sinon, je suis resté moi-même. Il faut croire que les gens ont aimé ce qu’ils ont trouvé de moi de ce côté-là. »

Jeudi, Harvey a passé le dernier examen de son baccalauréat en droit à l’Université Laval, entamé en… 2008. Comme il le dit aux jeunes qu’il rencontre dans ses conférences : étudier, il aime vraiment ça. En attendant de commencer son barreau en août, il travaillera à partir du mois prochain chez BCF, cabinet spécialisé en droit des affaires. Ses futurs collègues l’ont déjà recruté pour leur équipe de bureau qui participera au Pentathlon des neiges de Québec, en février. « Ce sera mon retour… »

Depuis la première bordée du 10 novembre, il skie au moins quatre fois par semaine dans sa cour arrière au mont Sainte-Anne. L’athlète de la décennie la finit en beauté.