Guillaume Ouellet passait doublement inaperçu. D’abord, pour lancer le Championnat canadien d’athlétisme, il y avait hier à côté de lui des athlètes tout au haut de l’élite mondiale : Andre De Grasse, Aaron Brown, Melissa Bishop…

Yves Boisvert Yves Boisvert
La Presse

Et puis, comme il n’a aucun handicap apparent, on ne pouvait pas deviner qu’il est un « para-athlète ».

Il a l’habitude de ne se faire poser aucune question. Il passe sa vie de para-athlète sous le radar médiatique, même pas besoin de se pencher.

Il fait partie d’une des nombreuses catégories du para-athlétisme. Les « T13 ».

On lui a diagnostiqué à 18 ans une dégénérescence maculaire. Ça veut dire, même s’il n’avait pas encore de symptômes, se faire retirer son permis de conduire. Peu à peu, sa vision périphérique se restreint. Si je ne suis pas directement devant lui, il ne me voit pas.

Mais plus j’écoutais parler cet athlète insoupçonnable, invisible pour ainsi dire, plus je trouvais que c’était moi qui manquais de vision médiatique périphérique…

PHOTO MATTHEW MURNAGHAN, FOURNIE PAR LE COMITÉ PARALYMPIQUE CANADIEN

Le Québécois Guillaume Ouellet lors de la finale du 1500 m T13 aux Jeux parapanaméricains de 2015, présentés à Toronto

J’ai dit « T13 » ? T pour track, ou piste ; 1, c’est le code du handicap visuel ; et 3 pour le niveau de handicap – le plus léger. Les T11 sont aveugles et courent avec un guide-athlète attaché à leur bras ; les T12 sont plus malvoyants que les T13, mais moins que les T11. Lors des compétitions internationales, des médecins indépendants réévaluent chaque athlète.

« C’est une des difficultés pour faire comprendre le para-athlétisme, dit-il en me voyant prendre des notes rapides. Il y a tellement de catégories : fauteuils roulants, handicaps visuels, handicaps intellectuels, amputés… »

Sachez qu’à Rio en 2016, le 1500 mètres T13 s’est gagné en un meilleur temps aux Jeux paralympiques (3 min 48 s) qu’aux Jeux olympiques (3 min 50 s).

C’est une anomalie, le 1500 mètres olympique ayant été un des plus lents de l’histoire moderne, une course purement tactique. N’empêche, dans ces cas limites, ce qui sépare les « T13 » des coureurs « ordinaires » ne saute pas aux yeux des gens non avertis.

Nous, on ne peut pas vraiment faire une course tactique, t’sais quand tu vois pas sur les côtés… On part pas mal toujours vite.

Guillaume Ouellet

Guillaume Ouellet a un titre de champion du monde à son actif au 5000 mètres T13, en 2017. Un chrono de 14 min 23 s. C’est sans doute loin du standard olympique « normal » pour Tokyo (13 min 13,5 s). Mais avec ce temps, Guillaume Ouellet aurait terminé 10e ou 11e hier au 5000 mètres des meilleurs Canadiens sans handicap.

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Ouellet, 32 ans, a commencé à courir un peu comme tous les coureurs amateurs. Il s’est bricolé un programme de 10 km et s’est retrouvé trois mois plus tard à Ottawa, la fin de semaine du marathon. Il avait 23 ans et voulait se mettre en forme, rien de plus – quoique… depuis le diagnostic… il y avait comme cette petite voix qui lui disait que peut-être, on sait jamais, les Paralympiques…

Il a couru en 41 minutes. Rapidement, il a couru sous les 40 minutes. Puis il s’est entraîné sérieusement. Et maintenant il court avec l’élite des coureurs sur piste québécois, à l’Université Laval, sous la direction de l’entraîneur Félix-Antoine Lapointe.

« Je prends le bus ou du covoiturage deux fois par semaine de Victoriaville et je vais faire l’entraînement. Quand ils vont sur les plaines d’Abraham, je ne les suis pas, ce serait trop dangereux, mais autrement je cours avec eux. » Pour le reste, c’est la vie de père de deux enfants et d’athlète « breveté » à temps plein (c’est-à-dire payé pour s’entraîner) : les compétitions, les valises, et de 100 à 120 km de course par semaine…

Il devrait se qualifier sans trop de difficulté pour les Mondiaux.

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Un autre chrono est en marche : celui de la maladie. Lentement, mais pas trop sûrement, sa vue est censée baisser. Jusqu’au jour où il ne verra presque plus. Mais on ne sait pas quand, ni trop comment. Son frère, qui est atteint du même syndrome, n’a rien perdu de sa vue et travaille comme couvreur, un métier où la vision périphérique a une certaine importance…

« Quand je l’ai appris à 17 ans, je pensais surtout à l’impact immédiat, ma perte d’autonomie… »

Mais sans ça, il n’aurait probablement jamais commencé à courir. Est-ce une revanche ou juste une découverte d’un potentiel étonnant qu’il ignorait, ou les deux… ? Ce qu’il a perdu en vision périphérique, il l’a gagné en élargissement d’horizon, on dirait.

Ça m’a fait tellement vivre des belles expériences… Tu côtoies juste des gens résilients. On dit tous un peu la même chose, quel que soit notre handicap : la vie continue.

Guillaume Ouellet

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Mo Ahmed, vous connaissez ? C’est un des deux ou trois meilleurs coureurs au pays, toutes disciplines confondues. Et donc, sans surprise hier soir, Ahmed a conservé son titre de champion canadien au 5000 mètres.

PHOTO PAUL CHIASSON, LA PRESSE CANADIENNE

Sans surprise, hier soir, Mohammed Ahmed a conservé son titre de champion canadien au 5000 mètres.

L’homme a fini tout juste au pied du podium à Rio. On peut même dire qu’il s’y est cogné le gros orteil, tellement il est passé près, et tellement il était furieux.

Trois ans plus tard, il progresse encore. Il vient de battre le record national en devenant le premier Canadien à courir sous les 14 minutes, à Rome le 6 juin. Bref, même si Justyn Knight (22e au monde, tout de même) l’a suivi de près, il est intouchable au pays. Il sera des Championnats du monde à l’automne et peut envisager un top 10 à Tokyo, sinon, pourquoi pas, un podium. Une classe à part. La course était lente, comme il est de coutume dans un championnat où seul le rang compte. Il n’en a pas moins couru le dernier tour en 56 secondes, comme si de rien n’était.

PHOTO PAUL CHIASSON, LA PRESSE CANADIENNE

Hier soir, l’Acadienne Geneviève Lalonde a aisément remporté la finale du 3000 m steeple féminin pour mettre la main sur le titre national pour la troisième fois.

L’Acadienne d’adoption Geneviève Lalonde (13e à Rio) a elle aussi conservé son titre canadien sans difficulté au 3000 mètres steeple. Le niveau monte, plusieurs filles émergent dans cette discipline, mais elle est dans la forme de sa vie, il n’y a rien à faire contre elle. Elle a battu en début de saison son propre record canadien, est en route en souriant pour les Jeux panaméricains la semaine prochaine, puis les Championnats du monde à l’automne. Car c’est aussi une spécialiste internationale du sourire, une discipline qui finira bien par être reconnue par le CIO.