À l'époque de Google Earth, on a l'impression que chaque centimètre carré de la Terre a été piétiné, quadrillé, répertorié. Erreur. Il reste des terres vierges que l'homme n'a pas foulées. Le Québécois Jacques Olek se lance à l'assaut de l'une de ces parcelles d'inconnu.

Mis à jour le 15 févr. 2009
Stéphanie Morin LA PRESSE

Les alpinistes anglais ont une expression bien à eux pour décrire le massif du Karakoram: «A white spot on the map.» Une tache blanche. Un immense vide au milieu de la mappemonde, à la frontière du Pakistan, de l'Inde et de la Chine.

 

Dans la région, on trouve cinq montagnes de plus de 8000 m, dont la deuxième du monde, le K2. De rares alpinistes ont réussi leurs ascensions pendant la saison chaude, mais personne n'a réussi à poser le pied sur ces sommets en hiver. C'est l'exploit que veulent tenter des alpinistes polonais et canadiens en s'attaquant, par la face nord, aux 8035 du Gasherbrum II.

Jacques Olek est du groupe. L'homme de 64 ans quitte Montréal demain pour une mission de reconnaissance dans la région du Xinjiang, en Chine. «La vallée n'a jamais été visitée pendant l'hiver, dit-il, et nous sommes les premiers à avoir obtenu un permis du gouvernement chinois.»

Pour accéder au pied du Gasherbrum II, 13e sommet mondial aussi connu sous le nom de K4, l'expédition va suivre le lit de la rivière Shaksgam, la plus haute du monde. Il leur faudra deux jours de camionnette pour joindre un village de nomades kirghizes, puis trois semaines et demie à pied et à dos de chameau avant d'arriver à destination.

«On ne sait pas ce qu'on va trouver là-bas, dit Olek. La face nord du Gasherbrum II n'a jamais été vue, n'a jamais été photographiée pendant l'hiver. C'est très exaltant! On ne sait pas quelles vont être les conditions des glaciers. On ignore tout des températures. On sait seulement que ce terrain est très exposé et balayé par des vents d'une grande vélocité.»

Pendant des années, la face nord du K4 a constitué un des grands mystères himalayens. Les rares tentatives d'ascension se sont soldées par des échecs. Le 20 juillet 2007, deux Italiens, Karl Unterkircher et Daniele Bernasconi, ont finalement conquis ce terrible versant nordique. Un exploit réussi en plein été! Imaginez l'hiver...

La chose est-elle seulement possible? «C'est ce qu'on va aller vérifier.» Si traverser le glacier qui mène au versant nord n'exige pas une logistique trop coûteuse, l'expédition pourrait se réaliser dans deux ans, à l'hiver 2010-2011. «Le temps d'obtenir tous les visas nécessaires de la part du gouvernement chinois.»

Tous pour un objectif: le sommet

Dans deux ans, Jacques Olek aura 66 ans. Il sait qu'il ne sera pas de la cordée qui va, espère-t-il, écrire un nouveau chapitre dans le livre d'histoire de l'alpinisme en foulant le sommet. Son boulot à lui sera de monter les différents camps, de veiller à la logistique de l'expédition. «C'est un projet collectif qui ne peut que se réussir en équipe, dit-il. Mes plus belles années sont derrière moi, mais même le chef de l'expédition, Krzystof Wielicki, n'est pas assuré de tenter l'ascension. Ce sont les deux grimpeurs les mieux adaptés à l'altitude qui auront cette chance.»

À 59 ans, Wielicki fait figure de légende dans le monde de l'alpinisme. Pour le Polonais, seules les ascensions les plus dures importent: les hivernales. Il est d'ailleurs le premier à avoir conquis l'Everest en hiver. Deux fois il a tenté de dompter le K2 sous la neige, mais sans succès.

En 2003, Jacques Olek, Polonais d'origine, était de l'expédition. «Je me souviens qu'à 7600 m, l'équipe avait enregistré des températures de -38oC. Et ça, c'était sans le fameux facteur vent! On peut donc penser qu'au sommet du K4, il va faire autour de -40oC.»

Pourquoi choisir de se retrouver coincé loin de toute civilisation pendant des semaines, voire des mois, à attendre que vienne une fenêtre de beau temps, avec le mercure qui descend à près de -30oC, la nuit, au camp de base? «Pour vivre des émotions fortes et ramener des souvenirs intenses. Pour trouver un espace d'isolement, éloigné du quotidien. En montagne, seules les hivernales offrent encore cette solitude. En été, il y a toujours quelqu'un dans les parages. Les hivernales, ce sont les derniers grands défis de l'alpinisme. Et de savoir qu'on peut être les premiers à réussir une ascension, c'est comme du sel dans un plat. Ça ajoute du piquant.»

 

Des sommets à fouler

Des 14 montagnes de plus de 8000 m sur le globe, 5 n'ont jamais été grimpées en hiver et elles se trouvent toutes dans la région du Karakoram: le K2, le Nanga Parbat, le Gasherbrum I, le Gasherbrum II et le Broad Peak.

 

Gastronomie hivernale

Si l'expédition hivernale sur le Gasherbrum II se réalise, l'équipe composée d'une dizaine de grimpeurs pourrait se retrouver coupée du monde pour une période variant de six à huit semaines, sous un froid intense. Dans ces conditions difficiles, les petits luxes peuvent faire un bien immense au moral des troupes. Et pour Jacques Olek, le bonheur passe par l'estomac. «Dans une expédition, je suis reconnu pour mon côté gastronome, dit-il. J'apporte toujours dans mes bagages du saucisson bio de Charlevoix, du saumon fumé, de la viande des Grisons et un gros morceau de fromage Mimolette. C'est tellement meilleur que les éternels repas lyophilisés!»