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Le journal intime, toujours vivant

Les carnets et journaux, noircis au fil des... (PHOTO TIRÉE DE JULIEDOUCET.NET)

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Les carnets et journaux, noircis au fil des ans, ici photographiés par l'artiste Julie Doucet.

PHOTO TIRÉE DE JULIEDOUCET.NET

Sophie Allard
La Presse

La joliesse d'un carnet. La douceur des grains du papier. La lenteur du geste. À l'ère des médias sociaux, où l'on partage ses états d'âme à tout vent entre deux stations de métro, écrire son journal intime est comme un « acte de résistance », avance Manon Auger, chercheuse au département d'études littéraires de l'UQAM. Dépassé, le journal intime ? Au contraire ! La pratique serait plus vivante que jamais.

Jeune maman, Marie-Noëlle Huet, 36 ans, a toujours eu une passion pour l'écriture personnelle. « Je tiens un journal depuis que j'ai 7 ou 8 ans. Je le fais de façon intermittente, à différents moments de ma vie. L'écriture a pour moi toujours correspondu avec des périodes tourmentées, stimulantes. » Elle écrit maintenant pour ses deux jeunes enfants. « Pour leur faire des souvenirs. »

« Il y a une organisation autour du moment... (PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE) - image 2.0

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« Il y a une organisation autour du moment de l'écriture, c'est comme un recueillement. » Elle écrit pour ses enfants, comme sa mère l'a fait pour elle.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

« Le bonheur de l'écriture à la main est important pour moi. Il y a quelque chose du labeur. Le crayon qui passe sur le papier s'inscrit dans le réel, le permanent. » Elle a aussi une passion pour l'objet journal.

Élisabeth Simeone Otis écrit dans son journal intime au moins trois fois par semaine. « C'est parfois difficile, mais je m'accorde ce temps pour mettre mes idées sur le papier. » Elle le fait tantôt pour prendre du recul et réfléchir, tantôt pour faire sortir le méchant.

Élisabeth Simeone Otis écrit dans son journal au... (PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE) - image 3.0

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Élisabeth Simeone Otis écrit dans son journal au moins trois fois par semaine.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

« On ne peut pas toujours exprimer notre pensée aux autres, mais on peut se retirer, l'écrire dans un journal pour soi-même et ça fait du bien. »

- Élisabeth Simeone Otis

Elle a commencé à 10 ans alors qu'elle était victime d'intimidation. « On dirait que les gens ne me croyaient pas. Alors quand j'écrivais dans mon journal, ça devenait réel et ça me faisait du bien », confie l'étudiante de 27 ans. Au fil des ans, l'intimidation a cessé, mais la pratique, elle, est restée.

Écrire sans attentes

En France, trois millions de personnes - 8 % de la population active - ont une pratique du journal intime, selon une enquête du ministère de la Culture. Cette tendance serait à la hausse, selon de récentes observations de Philippe Lejeune, universitaire français et grand spécialiste du journal personnel. Au Québec, il n'existe pas de telles statistiques.

« Les gens n'ont jamais été aussi scolarisés, n'ont jamais eu aussi facilement accès à toutes les conditions nécessaires à la pratique : une identité, un espace privé et le droit de s'exprimer. Mais ce que les gens n'ont plus, c'est le temps », indique Manon Auger, auteure de l'ouvrage Les journaux intimes et personnels au Québec - Poétique d'un genre littéraire incertain.

« On a tous ce besoin de s'archiver, de... (PHOTO ANDRÉ PICHETTE, LA PRESSE) - image 4.0

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« On a tous ce besoin de s'archiver, de laisser des traces de son existence », dit Manon Auger, chercheuse au département d'études littéraires de l'UQAM. Elle tient son journal depuis toute jeune.

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, LA PRESSE

On écrit beaucoup sur Facebook, mais écrit-on encore pour soi ? « On veut être productif, rentabiliser chaque minute d'une journée. Écrire un journal intime peut être vu comme une perte de temps. C'est comme faire de la méditation dans un monde qui n'arrête pas de tourner et d'aller vite », indique Manon Auger.

« Contrairement aux blogues et aux réseaux sociaux, on n'écrit pas pour s'attirer un capital de sympathie, une récompense immédiate. Le journal, c'est d'écrire de soi à soi, c'est totalement gratuit. C'est un temps d'arrêt qui permet de se connecter avec le plaisir simple de l'écriture, sans recherche d'approbation. »

- Manon Auger

« Partager par l'écriture des pensées honteuses, qui sont... (PHOTO FRANÇOIS ROY, ARCHIVES LA PRESSE) - image 5.0

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« Partager par l'écriture des pensées honteuses, qui sont habituellement sous clé, ça a été un soulagement pour moi, mais aussi pour les lecteurs et les lectrices. Ça peut être de réaliser qu'on a toutes déjà embrassé un poster ! »

PHOTO FRANÇOIS ROY, ARCHIVES LA PRESSE

Aurélie Laflamme et son journal

L'auteure India Desjardins a tenu un journal intime durant toute son adolescence. Aussi, quand elle a eu l'idée d'une série de romans jeunesse, elle a choisi d'emblée la forme du journal. « Ça permet d'aller loin dans l'intimité d'un personnage, d'explorer ses travers, ses secrets. »

La série Le Journal d'Aurélie Laflamme a été écoulée à plus de deux millions d'exemplaires et traduite en cinq langues. Plus de 40 000 exemplaires du tome 9, sorti en octobre, ont été vendus.

« Ce que j'aime de cette forme, c'est la liberté que ça permet. Contrairement au roman classique, il n'y a aucune contrainte. Tu peux décider d'écrire une entrée au passé, une autre au présent. Tu peux y mettre du gribouillage, y insérer des articles de journal, des photos. C'était la façon naturelle pour moi de reproduire mes émotions d'adolescente. »

Le journal en BD

L'artiste et bédéiste renommée Julie Doucet, auteure de la série culte Dirty Plotte, a puisé abondamment dans ses écrits personnels pour alimenter ses récits trash. « J'ai utilisé mon propre personnage pour raconter des histoires fantaisistes inspirées de ma vie réelle. J'ai puisé mon matériel dans mes vrais journaux personnels. »

« J'ai commencé à tenir un journal intime vers 17 ans et j'ai cessé il y a 10 ans », dit Julie Doucet, âgée de 53 ans. Sur son site web, elle a publié une photo où l'on peut voir plus d'une vingtaine de journaux et carnets qu'elle a noircis au fil des ans. « J'en ai aussi beaucoup jeté ! »

En 2004, la Québécoise a poussé l'expérience au maximum en faisant de sa pratique du journal un processus créatif. Pendant un an, elle a dessiné et écrit une page de journal par jour. Ça a donné le roman graphique Journal. « C'était tout un défi. C'était complètement improvisé. Des fois, c'était complètement raté, mais ça avait un certain charme. J'ai tellement aimé faire ce projet, ça reste un de mes projets préférés à ce jour. »

Elle a depuis délaissé la pratique du journal, tout comme celle de la bande dessinée. « Au début, je mettais dans mon journal mes états d'âme, des collages, des dessins. Avec les années, c'est devenu plus un descriptif de ce que je faisais dans la journée. Ça prenait beaucoup de temps. Je n'y voyais plus l'intérêt et j'en avais assez d'écrire sur moi-même. » Elle travaille néanmoins à une adaptation en français de l'oeuvre complète de Dirty Plotte.

Pour Manon Auger, « ce n'est pas tant une attention à soi qui, en règle générale, porte les oeuvres diaristiques qu'une attention aux mots, à l'instant, au présent de l'écriture et aux difficultés mêmes d'une transposition écrite de soi, du monde et des événements, toutes choses qui, si elles ne se font pas sans maladresses, n'en constituent pas moins une richesse extraordinaire sur le plan littéraire ».

Un genre littéraire sous-estimé ?

Le journal intime - à ne pas confondre avec les fictions qui s'y abreuvent - est un genre souvent dénigré dans le milieu littéraire, déplore Manon Auger. « On dit que c'est un truc de petite fille, que ça ne fait pas sérieux, c'est facile, qu'il n'y a pas d'intrigue, que ça peut être écrit par n'importe qui sans égard au talent. » On considère d'abord le journal pour sa valeur historique, sociologique. « Plusieurs de ces journaux n'ont pas le charme et la grandeur d'une oeuvre littéraire achevée. » Mais pour Manon Auger, le journal est un genre littéraire à part entière. Dans sa thèse (prix de la critique littéraire Jean-Éthier-Blais 2018), elle déconstruit les a priori négatifs envers le journal. « J'ai un coup de foudre pour ce type de littérature et avec le type d'expérience que ça apporte, qui est très différente du roman, de la poésie ou du théâtre, dit-elle. Tu peux te laisser porter par les mots et l'écriture. Il y a quelque chose de très méditatif. »

Vous préférez le clavier au papier ? Voici deux applis populaires : 

Day One (Mac) 

Après une mise à jour majeure, l'application vedette propose une interface simplifiant l'édition de notes. Une fonction dictaphone permet des entrées audio. On peut retrouver photos, météo et lieux correspondant à une note. Les utilisateurs macOS peuvent faire publier leurs écrits dans un carnet personnalisé. Offert pour iOS et macOS.

Journey

Choix numéro un de l'éditeur Google, cette application se démarque par sa présentation stylée. L'entrée de contenu visuel est facile et possible via plusieurs plateformes. On peut le personnaliser selon nos intérêts : mise en forme, régime alimentaire, inspirations. Sur téléphones et ordinateurs Android et Apple.

Journaux intimes à lire, suggestions de Manon Auger

Journal 1876-1881, Henriette Dessaulles, Bibliothèque québécoise

Journal d'un écrivain, Virginia Woolf, 10/18

Journal 1879-1900, Joséphine Marchand, La pleine lune

Journal, Anne Frank, Le livre de poche

Journal de la création, Nancy Huston, Actes Sud

Journal 1929-1939, Hector de Saint-Denys Garneau, Nota Bene

> Anaïs Nin : plusieurs tomes et plusieurs éditions




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