La Presse vous propose chaque semaine un témoignage qui vise à illustrer ce qui se passe réellement derrière la porte de la chambre à coucher, dans l’intimité, loin, bien loin des statistiques et des normes.

Les étiquettes l’« ennuient », mais s’il fallait en choisir une seule, ce serait sans doute celle-ci : hétéroflexible. Entretien avec un trentenaire qui se plaît à théoriser sa sexualité.

David*, rencontré dernièrement dans un petit café de quartier, prône aussi une certaine forme de « fluidité » dans ses relations. « J’aime les possibilités, explique d’emblée notre intrigant interlocuteur. C’est ça qui m’intéresse ! »

Vous ne suivez déjà plus ? Heureusement, David, plutôt joli garçon, ne se fait pas prier pour se raconter. Et s’expliquer. Visiblement, ça lui fait du bien. Il commence aussi son récit tout naturellement, en racontant ses jeux de « docteur » enfant. « Je trouvais ça beau ! » Il se souvient, plus grand, s’amuser ensuite avec un copain. « C’était une découverte. Très sain, hein ! », dit-il, ponctuant ses souvenirs d’autant de réflexions.

S’il explore très jeune avec une évidente facilité, côté amours, cela s’avère plus compliqué. « Je suis un gentil garçon, explique ici David. Et comme beaucoup, j’ai eu cette croyance que si j’étais gentil, les filles comprendraient. Mais… évidemment non, ça ne marche pas comme ça ! », rit-il aujourd’hui, en parlant de son « romantisme dégoulinant » d’alors.

Il a donc quelques copines à l’adolescence, mais rien ne dure. « T’es trop gentil », lui dit-on, à répétition.

N’empêche. Sa première relation sexuelle, vers 16 ans, il s’en souvient tout de même encore. « Merveilleux ! », rayonne-t-il. Idem pour sa première fellation : « Ça m’a fait pleurer, wow ! Incroyable ! »

À noter que sa gentillesse se transpose à l’époque au lit.

J’ai davantage été influencé par le discours antiporno que la porno.

David, mi-trentaine

C’est-à-dire ? « Il ne faut surtout pas que ça tape, sinon on va penser que j’ai regardé trop de porno », craint-il. En plus de penser que « les insultes au lit, ce n’est pas respectueux ». « Et puis, j’ai compris que certaines personnes peuvent apprécier ! », rajoute-t-il, l’air entendu.

David finit en fait par comprendre plusieurs choses à force de lectures et de recherches en ligne. Sa curiosité sexuelle l’amène en outre à se pencher sur différentes pratiques, notamment le libertinage et la non-exclusivité. Tout cela de façon très intellectuelle, faut-il le préciser.

Jusqu’à ce que, mi-vingtaine, il passe enfin de la théorie à la pratique et s’inscrive sur un site libertin. Là, il a quelques aventures, notamment avec un homme. « Cela fait 10 ans que je n’ai rien fait avec un homme, je vais réessayer, explique-t-il. Et ça s’est très bien passé. »

Mais non, si vous vous posez la question, il ne se considère pas « bi » pour autant. « Je ne me revendique pas bi, mais plutôt hétéroflexible », nuance-t-il. Et peu de gens sont au courant. « Je ne veux pas forcément le revendiquer, parce que c’est très contextuel ! »

En clair, « je n’ai aucun problème à coucher avec un homme dans un contexte libertin. C’est le fun si, en plus, ça peut exciter les femmes », dit-il. « Mais je ne tombe pas amoureux ! »

Ce « contexte » va d’ailleurs surgir plus régulièrement au cours de ce que David appelle ici son « âge d’or » sexuel. Entre 25 et 30 ans, très exactement, le voilà qui multiplie les aventures. Il est plus à l’aise et, tout à coup, ses rencontres sont aussi plus fructueuses. « Je pense que j’ai adopté un comportement plus attendu de la part d’un homme », intellectualise-t-il ici. En un mot : moins gentil. Sans doute plus entreprenant. « Une fois l’angoisse de la rencontre passée, je découvre des choses, différentes positions, façons de faire, tendres, ou plus intenses, illustre-t-il. J’aime voir comment les gens s’expriment dans l’intimité. »

David poursuit aussi ici du côté du libertinage, d’abord à quatre (avec une « fréquentation » du moment et un autre couple), puis à dix. Ce qu’il en retient ? « Beaucoup de rires ! », répond-il, sans la moindre hésitation.

Coucher avec des amis, je trouve ça plus soulageant que le couple. Il y a quelque chose de grave et de pesant dans le couple…

David, mi-trentaine

Pour théoriser (puisque c’est son dada) : « autant la flexibilité m’intéresse, autant les amitiés aussi », dit-il. Et puis, il n’apprécie pas trop cette « dichotomie » stéréotypée entre le « couple » d’un bord et les « coups d’un soir » de l’autre. « Est-ce qu’un coup d’un soir, c’est vraiment juste pour le sexe ? »

Mais n’allez pas lui mettre l’étiquette de libertin, même s’il conjugue allègrement le mot (« je libertine », « on est libertin »). On l’a dit, David n’apprécie pas qu’on le mette dans une case. « Je ne me qualifie pas de libertin même si j’aime beaucoup le libertinage. Les gens vont penser que j’ai une sexualité animale ou consommatrice, or ce n’est pas du tout le cas. »

Disons plutôt qu’il « papillonne » et s’amuse ici ou là, de « fréquentation » en « fréquentation », jusqu’à ce qu’il se fasse une « petite amie », une jeune femme dont il tombe amoureux, fin vingtaine. « Et j’ai intégré la non-exclusivité pas très éthique », glisse-t-il. Dit autrement : il l’a trompée ? « Ma foi, oui, concède-t-il. Si on part du principe que l’exclusivité est la norme… »

Sans transition, il poursuit avec une nouvelle aventure, avec une nouvelle jeune femme, laquelle s’avère cette fois « toxique ». Comme quoi non, les libertins ne sont pas immunisés contre les épisodes de jalousie, devine-t-on. Et on devine juste. « Elle était très possessive, confirme-t-il. Et je me suis complètement nié… »

L’histoire finit par (mal) finir, en pleine pandémie, par-dessus le marché. Depuis ? « C’est compliqué », répond David, comme le veut la formule consacrée. La trentaine oblige, il constate surtout que les rencontres sont de plus en plus difficiles. Soit il tombe sur des femmes qui sortent d’une longue relation et qui ne veulent surtout pas s’engager, « soit au contraire elles veulent des enfants et un condo ! ». Finie la « flexibilité relationnelle » convoitée, déplore-t-il.

« Mais moi, ma non-exclusivité, j’ai envie de la partager avec quelqu’un ! », dit-il.

C’est ici que vous décrochez ? Vous n’êtes pas seuls. Une amie a déjà dit à David : « Ça doit être épuisant d’être toi ! » On abonde gentiment.

« J’aimerais pouvoir mettre une étiquette, réfléchit-il. Cis, blanc, polyamoureux, libertin, je suis tout ça, et à la fois bien plus ! […] Je n’en fais pas l’élément central de mon identité ! » L’élément « central », quel est-il, alors ? La « fluidité des possibilités », rappelle-t-il en souriant. Pourquoi, au juste ? « On peut vivre tellement de choses avec les bonnes personnes ! »

* Nom fictif, pour protéger son anonymat.