La Presse vous propose chaque semaine un témoignage qui vise à illustrer ce qui se passe réellement derrière la porte de la chambre à coucher, dans l’intimité, loin, bien loin des statistiques et des normes. Aujourd’hui : Caroline*, 44 ans

Publié le 17 avril
Silvia Galipeau
Silvia Galipeau La Presse

Non, ce n’est pas parce qu’on aime les filles et les garçons qu’on est forcément instable. Pour en finir avec les « branche-toi » entendus ou ressentis, Caroline se confie.

Et elle en a long à raconter. Pendant deux bonnes heures, en entrevue virtuelle, la rousse quadragénaire de Charlevoix nous fait le récit de sa vie, de ses premières explorations à aujourd’hui, en passant par son rapport trouble avec les étiquettes. Parce que non, être bisexuelle, ce n’est pas nécessairement bien vu dans la communauté gaie, disons. Nous y viendrons.

« Assez rapidement, j’étais curieuse, j’avais envie d’essayer, dit-elle. Et j’ai fait mes premières explorations avec une amie. »

C’était quelque part au début de l’adolescence. « Ce n’était pas désagréable », mais sans plus. N’empêche que cela l’a suffisamment confrontée pour qu’elle se pose la question : « Est-ce que je suis lesbienne ? » Et puis elle a tourné (fermé ?) cette page, sans jamais plus en parler.

Caroline a enchaîné ensuite les amoureux (« j’étais la wild de la gang »), et poursuivi l’« exploration » avec eux. « Et plus ça allait, plus j’avais de plaisir. [...] Je ne me rappelle plus à quel âge j’ai atteint l’orgasme, peut-être 17 ou 18 ans ? » C’était avec son copain de l’époque, un type qu’elle a aimé « comme une folle », d’ailleurs.

« Et c’est avec lui que j’avais le plus de plaisir. [...] Peut-être parce qu’il y avait des sentiments ? »

Au tournant de la vingtaine, elle a rencontré son « conjoint », avec qui elle a passé sept ans. « Il était adorable. C’était satisfaisant, j’avais un orgasme presque chaque fois », dit-elle. Mais on devine à son ton que quelque chose ne tournait pas rond. « Je n’ai jamais eu de papillons, confirme-t-elle. Et je ne l’ai pas aimé comme j’aurais voulu l’aimer. Je me suis remise en question souvent. »

Parallèlement, une collègue de l’époque, une femme, donc, lui faisait réellement de l’effet, pas à peu près. « Mais qu’est-ce que c’est que ça ? », s’est-elle demandé.

Ça m’a torturé l’esprit : j’étais en couple, on planifiait de se marier. Pour moi, c’était le père de mes enfants !

Caroline

Une petite recherche sur l’internet pour mettre des mots sur cette « torture » plus tard et Caroline en est venue aux conclusions : « Visiblement, je suis bisexuelle ! »

Elle a fini par en glisser un mot à son conjoint et celui-ci (surprise !) l’a appuyée : « Si tu as besoin de ça dans ta vie, je suis prêt à l’accepter. Mais il faut que tu t’essayes. » En gros : si tu crois que tu es bisexuelle, explore de ce côté, je t’accepte comme tu es.

Sauf que voilà : l’exploration a été une révélation. « J’ai vraiment aimé ça, dit-elle en souriant. J’avais juste envie de recommencer ! Je n’avais pas un conjoint brusque, mais j’ai vraiment aimé la douceur. Cette écoute. En tout cas, il y avait une chimie qui était là. »

Et ce qui devait arriver arriva : inversement, elle s’est mise à ne plus trop désirer son conjoint, et de fil en aiguille, ils ont fini par se séparer. On comprend que l’affaire l’a déchirée. « Je ne voulais tellement pas lui faire de mal, laisse-t-elle tomber. Ç’a vraiment été difficile... »

Et la fille ? Tenez-vous bien : leur histoire a duré quatre ans. « Et j’ai beaucoup appris avec elle, dit de nouveau en souriant Caroline. Je me suis découverte sur le plan sexuel. » Leur plus grand atout ? « La communication », répond-elle, sans la moindre hésitation. « On communiquait vraiment beaucoup. »

D’où sa conclusion, et son coming out, de l’époque : « J’ai beaucoup réfléchi et j’ai nettement une préférence pour la sexualité avec les femmes. Je ne suis pas mal avec les hommes. Mais sexuellement, je préfère avec les femmes... »

Au tournant de la trentaine, toutefois, leur relation faisait du surplace : nouvelle peine d’amour. Caroline est partie à Paris « panser ses blessures ». Là-bas, elle a eu un coup de foudre pour une Française. Leur histoire a duré six autres années. « Et j’étais tellement follement amoureuse... »

Certes, mais pas tant épanouie sexuellement, étrangement. « Au début, oui, mais la routine est arrivée assez rapidement. Et la communication n’était pas vraiment là. C’était plus difficile. » Comme quoi les difficultés dans le domaine n’ont pas de sexe. Elle peut en témoigner : « Ah non, sincèrement non... »

Il faut dire que le couple a traversé son lot d’épreuves (pensez : deuil, un difficile échec en traitement de fertilité, etc.), et à la mi-trentaine, Caroline s’est retrouvée une fois de plus avec une « grosse peine d’amour ».

Ont suivi quelques courtes aventures et autres fréquentations ici et là avec des filles souvent instables, en déficit d’engagement, qui ont toutes mal fini (voire de manière « catastrophique »). Si bien que Caroline en a sa claque.

Ça ne marche pas avec les femmes ! Je commençais à trouver que c’était trop compliqué…

Caroline

Compliqué parce que vite émotif, trop émotif.

Parenthèse : Caroline nous confie, à ce moment précis de l’entretien, que c’est à cette époque qu’elle a aussi commencé à être « tannée » des étiquettes. « J’ai toujours dit que j’étais lesbienne, laisse-t-elle tomber. Être bi, ça n’est pas très bien vu... » Pas bien vu ? Combien de fois l’a-t-elle entendu dans la communauté gaie, celle-là : « Moi, je ne pourrais pas sortir avec une bi. » Elle ne s’épanche pas sur le sujet, mais on comprend que ce faisant, elle se tait. Parce qu’elle le sait : « Si je suis aussi attirée par les hommes, je devrais m’identifier comme bi ? Mais je sais que ça ne passe pas super bien. » Fin de la parenthèse.

Et en plein questionnement (ras-le-bol ?) identitaire, donc, Caroline se met justement à « re-flasher » sur des hommes. C’était juste avant la pandémie. « J’avais envie d’essayer, mais on dirait que j’avais un peu peur ! Peur d’une mauvaise expérience ! J’avais passé 15 ans sans ! »

Finalement, elle a osé. Plongé. Et ne le regrette pas. Loin de là. « C’est donc ben le fun ! », a-t-elle réalisé, après une aventure (ou deux ? On a perdu le fil) « agréables », « satisfaisantes », bref, épanouissantes, côté hommes.

Surtout : ça n’a pas été compliqué comme avec ses relations féminines passées.

« J’aime la simplicité avec un gars, confirme-t-elle. C’est moins émotif, je trouve. »

La voilà donc aujourd’hui. Célibataire et « ouverte aux deux », comme elle dit : « J’aimerais une relation stable. Avec un homme. Ou une femme. Mais je me vois plus avec un homme. [...] On dirait que je suis là. »

Mais non, ça ne veut pas dire qu’elle est « instable ». Ou qu’elle a du mal à se « brancher » pour autant. D’ailleurs, pourquoi faudrait-il absolument se brancher ?

« Être bisexuel, croit-elle, c’est être attiré sexuellement, être capable de tomber amoureux, et être en mesure d’entretenir une relation avec un homme ou une femme. » Ni plus ni certainement moins.

* Prénom fictif, pour protéger son anonymat

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