Imaginez un monde où les hommes recevraient systématiquement du homard au resto, pendant que les femmes se contenteraient de vulgaires miettes périmées. Tout bonnement, sans broncher. Scandale ? Honteuse injustice ? C’est un peu ce qui se passe dans votre lit, mesdames…

Publié le 3 avril
Silvia Galipeau
Silvia Galipeau La Presse

C’est entre autres ce que révèle un nouveau documentaire, Les principes du plaisir, diffusé sur Netflix depuis une semaine. Archi-pédagogique et néanmoins ludique, narré dans sa version originale par l’humoriste et animatrice Michelle Buteau (qui y va de plusieurs flèches bien placées), la minisérie vise ici trois choses : informer, démystifier et, au bout du compte, démocratiser le plaisir féminin. Images et formules (de homards hétérosexuels) chocs en prime. « Parce que vous le méritez », nous répète-t-on tout le long. Ça vous donne une idée du ton. Et des intentions.

Avec un rythme soutenu, ponctué d’une foule de témoignages variés (et diversifiés : non-binarité et transsexualité bienvenues), la série ratisse large, études, explications visuelles et analyses scientifiques à l’appui.

Un contenu potentiellement « révolutionnaire » pour les femmes, rien de moins, a même statué le quotidien The Guardian.

En trois heures et autant d’épisodes, tous les sujets touchant la sexualité féminine y passent : de l’anatomie des femmes (et le grand mystère, les imprécisions et autres mythes qui l’entourent depuis 2000 ans, le clitoris n’ayant été cartographié dans son intégralité qu’en 2005, le saviez-vous ?) aux relations (parce que si le plaisir se décline certes en solo, il se conjugue aussi avec autrui) en passant par nos hormones (pour lesquelles, quoi qu’on en dise, nous n’avons pas l’exclusivité !). Le tout justement divisé en trois thèmes : nos corps, nos têtes, nos relations.

Des mythes démystifiés

On retrouve ici tous les grands noms en matière de sexualité féminine, tous sujets confondus : Emily Nagoski (sexologue et autrice de la bible du plaisir Come as You Are), Nicole Prause (neuroscientifique, diplômée de l’Institut Kinsey), Erika Lust (réalisatrice de porno féministe) et une foule de scientifiques, chercheuses et autres expertes, qui participent toutes, et à leur manière, à démystifier bon nombre de mythes. Assez tenaces merci.

PHOTO FOURNIE PAR NETFLIX

Emily Nagoski, sexologue et autrice de la bible du plaisir Come as You Are

Entre autres : non, il n’y aucun lien entre virginité et hymen, et le point G (ou autre « bouton magique ») n’existe pas. Par contre, la dissonance sexuelle, si (désir, réaction génitale et plaisir étant trois choses distinctes). Et le « fossé orgasmique » aussi. Pour en revenir à l’image évoquée plus haut (parce qu’il n’y a évidemment pas de homard dans votre lit !), c’est à Lori Brotto, directrice générale de l’Institut de recherche en santé des femmes de la Colombie-Britannique, que l’on doit l’une des citations les plus troublantes de la série documentaire, dans le premier épisode : « Les inégalités en matière d’orgasme sont plus importantes que les inégalités en matière de salaire », déclare-t-elle. Et la narratrice de renchérir :

Comment se fait-il qu’on accepte sans broncher que les hommes soient les seuls à avoir des orgasmes systématiquement ?

Extrait du documentaire Les principes du plaisir

Une question de taille, quand on sait que les effets du plaisir ne se limitent pas à la sexualité en particulier, mais s’étendent au bien-être et à la santé des femmes, en général.

Les femmes invitées à voir et à commenter la série pour nous sont unanimes. Bien vulgarisée, fondée sur la science, inclusive et engageante, Les principes du plaisir frappe dans le mille. « C’est à voir absolument, confirme Léa Séguin, chercheuse en sexologie et collaboratrice au Club Sexu. Ce sont des connaissances que tout le monde devrait avoir. » Tout le monde : les femmes (pour mieux se connaître), les hommes (pour mieux les comprendre) et tous leurs partenaires inclus.

« Dans les relations hétérosexuelles, ce sont les femmes qui perdent, confirme-t-elle. Alors pour régler ça, il faut que les partenaires [...] soient mieux informés. » Les statistiques derrière ce fameux « fossé orgasmique » sont effectivement limpides : 95 % des hommes hétéros ont des orgasmes systématiquement, comparativement à 66 % des femmes hétéros (et, fait à noter, 86 % des lesbiennes !).

Que retenir ? « Les grandes représentations sociales de la sexualité ne sont généralement pas bonnes, tout le monde n’aime pas la sexualité de la même manière, la pénétration, ça n’est pas pour tout le monde, et le désir, c’est fluide selon le contexte », résume la chercheuse.

Une information de base

Même enthousiasme de la part de la sexologue Renée Lanctôt (DrSexology.com), sexologue et coach sexuelle à Vancouver. « J’ai adoré cette série, dit-elle. C’est fabuleux. [...] On propose un bon survol général. [...] Si vous allez voir un sexologue, c’est essentiellement ce qu’on va vous dire. »

En cherchant à normaliser la sexualité féminine, le documentaire poursuit une mission qu’elle partage. « Il faut en parler plus, normaliser le sujet de la sexualité, pour que ce soit moins tabou, qu’il y ait moins de mythes, moins d’abus, et plus de plaisir sur tous les plans. »

L’actrice Roxane Gaudette Loiseau a cosigné à l’automne un ouvrage sur la masturbation féminine (Petit manifeste de la masturbation féminine). « C’est presque le documentaire qu’on aurait pu faire sur notre livre ! », réagit-elle, soulignant les questions importantes abordées ici. Notamment : le rôle des institutions patriarcales, la notion de consentement, et cet éternel malaise par rapport au corps.

Ce qu’elle en retient ? « L’importance de se respecter, respecter ses besoins, ou l’absence de besoins, se sentir libre d’explorer, et être outillé. » La série représente selon elle un outil de base « essentiel ». « Malheureusement, on en est encore là. »

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE

Sarah-Maude Beauchesne

Encore là, pas loin de la case départ : c’est précisément ce que déplore l’autrice et comédienne Sarah-Maude Beauchesne, qui s’intéresse depuis longtemps au plaisir au féminin. Elle a d’ailleurs partagé la série sur ses réseaux sociaux dès la minute de sa sortie, la semaine dernière.

« C’est un des sujets les moins discutés au sein des couples dans toutes les dynamiques romantiques et sexuelles, et c’est un sujet très, très peu étudié ! [...] Et c’est très injuste ! [...] C’est frustrant ! [...] On est en 2022 et on commence à se rendre compte qu’il faut en parler ! J’ai beaucoup de frustration par rapport à ça. Les femmes souffrent beaucoup de ne pas connaître leur corps. Moi, je n’ai eu aucune, aucune, aucune éducation sexuelle, jamais. J’ai 32 ans et j’ai l’impression d’avoir gaspillé des années à ne pas connaître mon corps. [...] On est en 2022, et c’est la première fois que je me fais parler de ça dans un documentaire sur une plateforme grand public ! »

Les principes du plaisir, offert sur Netflix