La Presse vous propose chaque semaine un témoignage qui vise à illustrer ce qui se passe réellement derrière la porte de la chambre à coucher, dans l’intimité, loin, bien loin des statistiques et des normes. Aujourd’hui : Geoffroy*, début soixantaine

Publié le 20 février
Silvia Galipeau
Silvia Galipeau La Presse

Il est marié depuis 30 ans. Il a une femme « exceptionnelle », des enfants « hallucinants », une vie de famille « indescriptible ». Bref, il est « gâté des dieux ». Et ne veut surtout rien (de rien !) changer.

Alors non, même s’il est attiré par les hommes, et ce, depuis toujours, Geoffroy, début soixantaine, ne sortira pas du placard. Jamais.

« Suis-je une bonne personne malgré tout ou un hypocrite ? Jamais je n’accepterais de faire souffrir ma précieuse famille. Ils sont tout pour moi... », nous a-t-il écrit (« une folie », nous avoue-t-il aujourd’hui, un brin stressé, avant l’entretien).

Pourquoi se confier, alors ? C’était irréfléchi, spontané. « Je pense un peu aussi une libération », laisse-t-il tomber, de sa voix douce et réfléchie, avec ce souci du mot juste et bien senti. Il faut savoir que Geoffroy ne s’est pour ainsi dire jamais raconté. Mais le témoignage d’un certain Mickaël*, un homme de sa génération, au coming out amer et malheureux, publié ici au début de décembre, l’a visiblement secoué. Et replongé dans ses réflexions. Nous y viendrons.

Lisez notre article « Un coming out amer »

Attablé dans un café du Centre Rockland, bien loin de chez lui, pour être certain de ne pas être vu ni reconnu, Geoffroy se confie étonnamment facilement. Quoique pudiquement, et en revenant souvent sur ce qui lui tient le plus à cœur. On l’aura compris : sa (fabuleuse) famille (« c’est ce qu’il y a de plus important pour moi... »). Et on va surtout comprendre pourquoi (« parce que moi, je n’ai pas eu ça... »).

Cadrer dans le « modèle »

Geoffroy passe rapidement sur son enfance (« je viens d’une famille avec un père tout ce qu’il y a de plus contrôlant... »). Avec ses airs d’intellectuel, il s’est d’ailleurs toujours senti « différent » : « J’adore les études, les arts, la culture. Je n’étais pas du tout dans les normes familiales. »

Dès l’adolescence, il le sait : « J’étais gai. Oui. Attiré par les gars. » Une fois, et une seule, il a un « léger épisode de touche pipi » avec un garçon. Il doit avoir 16 ans. Et puis ? « Ça s’est arrêté là. [...] J’ai trouvé ça intéressant, mais pas plus. »

C’est tout ? « Je venais d’un contexte où ça n’était pas possible, explique-t-il. Ce n’était pas non plus ma préoccupation principale. Je me suis dit : si ça doit arriver, ça arrivera. » Mais il n’a rien cherché à provoquer, devine-t-on. Et rien ne s’est donc passé.

Inversement, avec les filles, si. « Parce que ça cadrait dans le modèle. Ça cadrait très, très bien. Mais ça, on le réalise plus tard... »

Geoffroy a donc quelque aventures « agréables » (et une première expérience sexuelle « intéressante »), se borne-t-il à qualifier, quelque part au tournant de la vingtaine, avec des copines d’université.

Et puis un jour, coup de foudre. Avec sa femme. La mère de ses enfants. « Un coup de foudre universitaire, s’enflamme-t-il. Quand vous dites deux personnes qui se complètent bien, c’était extraordinaire. On en fait encore le constat aujourd’hui. Et elle est bien d’accord. Ça va bien sur tous les plans. »

Tous ? Geoffroy hoche de la tête. « Sexuellement, c’est doux, agréable, ça complète bien notre relation. Et ç’a toujours été comme ça. »

Et les hommes, dans tout ça ? Oubliés ? Pas exactement. « Ça m’a préoccupé, certain ! concède-t-il. Mais étant donné que je l’aime profondément, qu’est-ce que je fais avec ça ? » Par amour, comprend-on, pour surtout ne jamais la faire souffrir, et parce qu’il rêve « profondément » d’avoir une famille, il a choisi son camp. « J’embarque, résume-t-il. Et moi, quand j’embarque dans quelque chose, j’y vais à fond... »

Mais c’est sûr que je me sens profondément lâche de garder ça pour moi. Je me suis toujours senti lâche…

Geoffroy

« Ce n’est pas dans mon tempérament de ne pas affronter les défis. Pourtant, celui-là, j’ai décidé de le mettre de côté. » Et ses 30 années de vie commune « extraordinaires » confirment qu’il a effectivement rencontré une femme « d’exception », insiste-t-il, et répète-t-il (on ne sait plus trop combien de fois).

Mais au lit, insiste-t-on ? « Écoutez, répond Geoffroy, la sexualité a diminué à cause de mes problèmes de santé. [...] Le désir est toujours là, mais je ne suis plus capable toutes les semaines. » Si c’est satisfaisant ? « Écoutez, oui, poursuit-il. Et ça l’a toujours été. Dans notre sexualité, il y a beaucoup d’intimité. On se parle beaucoup. Il n’y a pas que l’aspect physique. Et ça [cette intimité], on l’a toujours préservé. »

S’il l’a déjà trompée ? On y arrive enfin. « Il va falloir que je vous explique le contexte », répond d’abord Geoffroy. En résumé : non, il n’a jamais rien fait, rien dit, toujours tout camouflé, jusqu’à tout récemment. Il y a quelques années, en fait, un collègue de travail a fini par lui tomber dans l’œil. Et pour la toute première fois, Geoffroy a osé. Oui, il s’est confié. Ça n’a pas abouti (l’homme en question n’est pas intéressé), mais l’affaire a eu le mérite de le bousculer. « Tu ne sauras jamais si tu aimes les hommes si tu n’essayes pas ! », lui a dit le type en question. Et l’idée a fait son chemin.

Un choix « objectif »

Alors Geoffroy a « essayé ». Cinq fois, très exactement. « Mais ça n’a pas été évident, précise-t-il. Moi, je suis une personne de principes, alors contacter quelqu’un ? Et payer pour ça ? » Parce que oui, il a préféré payer, question d’être sûr de ne pas tomber sur une connaissance. Et puis ? Verdict ? « Oui, il y a attirance, répond-il, toujours aussi pudiquement, mais ça n’a pas été une exaltation. »

Et Geoffroy reprend ici de plus belle en nous vantant les mérites de sa femme (« celle-là », dit-il en souriant), photos de jeunesse et de leurs enfants « hallucinants » à l’appui.

On revient à la charge : lui a-t-il raconté ? Bien sûr que non, sait-on. Et il ne le fera pas non plus. « Jamais, confirme-t-il. Je suis très conscient de passer à côté de quelque chose, mais je le fais de façon objective. J’ai pris la décision d’être avec ma conjointe. D’avoir des enfants. Et je l’ai réalisé. [...] Et c’est définitif : je suis rendu à une étape dans ma vie où je resterai dans le placard. Probablement que je serai lâche jusqu’au bout... »

Avant de conclure, Geoffroy tient à remercier ici Mickaël. À ce moment précis de l’entretien, au bout de près de deux heures de confidences, ses yeux se remplissent de larmes. « Il m’a ramené à moi-même. À ma réflexion. Et c’est rare que je fasse ça : penser juste à moi, ma vie personnelle. [...] Moi, je me suis complètement oublié pour ma famille. [...] Je trouve qu’il a été courageux. Mais ça me fait tellement de peine qu’il soit malheureux. Sauf que lui, il est libre. Moi, je n’ai pas cette liberté. Mais je l’assume... »

* Prénoms fictifs, pour protéger l’anonymat

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