La Presse vous propose chaque semaine un témoignage qui vise à illustrer ce qui se passe réellement derrière la porte de la chambre à coucher, dans l’intimité, loin, bien loin des statistiques et des normes. Aujourd’hui : Mathieu*, 26 ans.

Publié le 28 janvier
Silvia Galipeau
Silvia Galipeau La Presse

Il se préparait au pire. Mais le pire ne s’est pas produit. Au contraire. Récit d’un coming out tout sauf souffrant. Carrément heureux. Parce que ça se peut.

Mathieu, 26 ans, nous a écrit en décembre dernier, à la suite de la publication d’un coming out « amer », lequel, on s’en souvient, en a fait réagir plus d’un. L’homme en question, un certain Mickaël, invitait carrément les hommes comme lui à « rester dans le placard », tellement il en regrettait sa sortie.

Lisez l’article « Un coming out amer »

« Je viens de lire cette histoire et elle me chagrine profondément… », nous a spontanément écrit Mathieu, le lendemain de la publication. Un long message-fleuve, récit de vie littéralement aux « antipodes » de celui de Mickaël. Alors on a évidemment voulu le rencontrer, pour l’entendre se raconter.

« Je trouvais ça d’une tristesse infinie », nous dit d’entrée de jeu, et à la caméra, le jeune et sympathique enseignant, retourné vivre dans sa région natale (avec son amoureux, nous y viendrons), tout récemment. « J’avais l’impression qu’il était en décalage par rapport à d’autres, dont moi… »

Mathieu, quant à lui, a fait son coming out à 12 ans, en deuxième secondaire, précisément. En région, donc. « Ç’a toujours été dans ma tête, dit-il. Je le savais. Je pense que c’est quelque chose qu’on sait. » Sauf qu’au primaire, il se le refusait. « Je me souviens de ne pas avoir voulu être gai, pour ne pas donner raison à ceux qui m’appelaient fif… » Mais attention, ironise-t-il en souriant gentiment : « Ma vie n’a pas été un enfer ! Je n’étais pas non plus dépressif ! »

Et puis voilà qu’en deuxième secondaire, donc, en cours de français, il doit lire une série de romans sur la différence (anorexie, immigration, etc.), notamment un certain Philippe avec un grand H (de l’auteur Guillaume Bourgault). « Et je me suis beaucoup identifié au personnage principal, se souvient-il. Il pratiquait le même sport que moi. Et lui non plus, il n’avait pas envie d’être gai… »

Ç’a été le déclic : « Et j’ai fait mon coming out autour de moi. » D’abord à une bonne amie (malaise : elle était par ailleurs secrètement amoureuse de lui). Réaction ? « Elle n’a rien dit, puis elle est partie. C’est sûr que pour une première annonce, ça m’a un peu effrayé ! », dit-il en riant de bon cœur. Mais là se sont arrêtées les mésaventures, si de mésaventures on peut ici parler. « Puis j’en ai parlé à mon cercle d’amis. Et ç’a été très bien accepté par tout le monde. Très bien accepté, répète-t-il. Et je sais que je suis privilégié en ce sens. »

Avis aux intéressés :

On a souvent ce préjugé que c’est épouvantable en région. Moi, j’aurais aimé ça qu’on me le dise : « Tu sais quoi ? Ça ne va rien changer dans ta vie. » Parce que ç’a été ça au final ! […] J’ai vécu une espèce de peur qui n’était pas nécessaire !

Mathieu

À ses parents (« papa, maman, j’ai lu un livre, je suis gai »), le coming out est aussi passé comme dans du beurre, et surtout dans la bonne humeur. « Mais je sais que je suis privilégié, insiste à nouveau Mathieu. Ça ne se passe pas comme ça pour tout le monde… »

Et ensuite ? Ensuite rien. Pendant tout son secondaire, en fait, c’est le calme plat. Tranquille jusqu’au cégep, où, à 19 ans (et toujours en région), Mathieu rencontre son premier chum. « Et ça s’est très bien passé ! On est restés ensemble un an. »

Au lit ? « J’ai longtemps eu un blocage avec les relations anales », confie en toute transparence Mathieu. Comment ? « Je sais que ça va faire très woke, répond-il, mais aujourd’hui, sept, huit ans plus tard, pour moi, c’est une forme d’homophobie intériorisée. »

En quoi ? Comment ? « C’était sale, répond-il. Cette idée de la relation homosexuelle sale est une forme de haine envers soi-même », croit-il, et intellectualise-t-il, l’âge, le recul et le vécu aidant, déblocage inclus. « Mais pourquoi ne pas vivre ça de façon positive ? C’est un stigmate qui n’a pas lieu d’être. »

Parenthèse : au secondaire, se souvient-il, Mathieu veillait aussi soigneusement à ne jamais, au grand jamais, croiser les jambes. Objectif ? Ne pas « avoir l’air » gai. C’est aussi le plus grand compliment qu’on pouvait lui faire à l’époque : « T’es gai, mais tu n’en as pas l’air. » « Quel compliment ! ironise-t-il à nouveau. Ça s’inscrit dans ce même cheminement : cette haine envers soi, qui nous est en partie inculquée… » Fin de la parenthèse.

Des fois, ça se passe bien

Toujours est-il qu’après cette première aventure, Mathieu part étudier à l’université, à Montréal. « J’ai eu quelques aventures d’un soir, mais jamais, jamais, jamais je n’ai vécu la gay life, précise-t-il. J’ai vécu ma vie universitaire, dans laquelle il y avait plusieurs jeunes hommes gais. » Il ne sort quasiment pas dans le Village non plus, mais vit plutôt sa vie de jeune étudiant, inscrit à un cours ici, impliqué dans une association là. « Ma vie sociale était pleine. »

À l’université, il y a des gens de partout, il vient un temps où ton identité individuelle devient plus valorisée. Contrairement à l’appartenance au groupe, comme au secondaire. Et c’est propice à l’acceptation de qui on est.

Mathieu

Tout cela pour dire que petit à petit, et sans qu’il s’en rende vraiment compte, le plus naturellement du monde, Mathieu a surmonté (transcendé ?) son fameux « blocage », avec un deuxième amoureux cette fois. « Et c’était naturel que ça se passe, dit-il. Ce n’était vraiment plus un gros enjeu. » Leur histoire dure aussi un an.

Vers la fin de ses études, il y a de cela un peu plus de deux ans, il fait la rencontre d’un troisième homme. Son partenaire actuel. Son conjoint. Celui avec qui il est parti revivre chez lui. Ici, en région. Au lit ? « Très bien, sourit-il à nouveau. Très, très bien. On a des défis de couple ordinaire. Le poids du quotidien. La fatigue. Des libidos parfois inégales. J’ai l’impression que je pourrais m’appeler Thérèse, avoir 55 ans et avoir les mêmes défis ! », rit-il. Et oui, si vous voulez tout savoir, ils sont exclusifs.

Morale ? « C’était important pour moi de lancer un message d’espoir », conclut Mathieu, en faisait allusion, toujours, au récit si « négatif » de Mickaël. « Je reconnais que les générations précédentes se sont battues pour nos droits et l’acceptabilité sociale. Je récolte ça, le fruit de ces batailles. Et j’en suis reconnaissant. […] Et j’aimerais ça que les jeunes de 15 ans ne vivent pas dans l’angoisse d’être rejetés. Des fois, ça se peut que ça se passe bien ! »

* Prénom fictif, pour protéger son anonymat