Arts et être vous propose chaque dimanche un témoignage qui vise à illustrer ce qui se passe réellement derrière la porte de la chambre à coucher, dans l’intimité, loin, bien loin des statistiques et des normes. Cette semaine : François*, mi-trentaine

Silvia Galipeau
Silvia Galipeau La Presse

François s’est séparé. Amusé. Posé. Pour mieux revenir avec son ex. Et c’est évidemment mille fois plus compliqué que tout ce que vous pouvez imaginer. Entretien avec un homme qui a fait un sacré bout de chemin.

« J’ai une histoire atypique. Je ne peux pas vraiment raconter ça. Je suis gêné. Alors je voulais vous rencontrer pour avoir un forum pour le dire : c’est correct », confie d’emblée le souriant trentenaire, attablé derrière ses lunettes fumées et un verre de blanc à une terrasse du DIX30, en ce rayonnant mois de juin.

Quoi donc ? « J’ai découvert la sexualité avec mon meilleur ami quand j’étais jeune », confie-t-il, pour la toute première fois de sa vie, quoique sans filtre et en toute spontanéité. Il se souvient que c’était très « mécanique ». « On écoutait des films ensemble. Et puis on faisait autre chose. » Simplement. Et sans la moindre formalité. L’affaire a duré deux ans, et ils n’en ont plus jamais reparlé.

S’il s’est questionné sur son orientation sexuelle ? Pas le moins du monde. « Non, parce que je n’avais pas de sentiment. C’est difficile à expliquer… »

François ouvre ici une parenthèse : « Je n’ai pas eu de mère. Elle était très absente. J’ai été élevé par ma grand-mère, très froide. Alors tout ce qui est sentiment, j’ai développé ça plus tard. » Une réflexion qui fait suite, devine-t-on – et on devine juste –, à des années de thérapies. Fin de la parenthèse.

Toujours est-il que cet épisode de sa vie « bisexuelle », il l’a toujours gardé pour lui. D’ailleurs, il s’est ensuite fait une première copine (une relation trop tranquille, qui manquait de « folies », selon lui), puis une deuxième, avec la femme de sa vie (et la mère de sa fille).

« J’en voulais tout le temps »

Il devait avoir 19 ans. Et tout de suite, la connexion entre les deux amoureux a été électrique. « Un feu d’artifice, résume-t-il, avec son sourire charmeur qui ne le lâchera pas de l’entretien. C’était très physique, elle était très ouverte, et on a tout essayé ensemble. Des trips, avec des amis, une amie, en public… »

À l’époque, il avait déjà un bon boulot, madame était aux études, et ils avaient du coup beaucoup de temps libres pour voyager, se divertir, s’amuser. « Et j’en voulais tout le temps », se souvient-il. Ils se sont rapidement mariés, puis ont eu un enfant. Et avec les années – l’histoire a duré 15 ans –, son appétit est aussi devenu problématique. « Parce que la sexualité, c’était la chose qui allait bien pour moi, alors c’était non-stop », analyse-t-il, des années de thérapies à l’appui. « Tranquillement, c’est devenu ma seule source de valorisation. » Sauf qu’à un moment donné, pour madame, ç’a été trop. « Et moi, j’étais très exigeant. Quand je n’avais pas ce que je voulais, je devenais méchant… » Et elle a fini par le quitter.

Quand on s’est séparés, ç’a été le choc total. Je pensais qu’on était faits pour être ensemble, alors mon monde a explosé.

François

Parce que non, il n’a rien de rien vu venir. « Je viens d’une famille comme ça. Mes grands-parents se sont toujours lancé des chaudrons. Alors dans ma tête, ce que je vivais, c’était normal… »

Et à ses yeux, et toujours à la suite de ses thérapies, la rupture lui a aussi permis de se prendre en main. « Ça m’a ouvert les yeux, dit-il. Je voulais tout le temps avoir encore 19 ans. Peu importe si elle avait une job, un enfant, je voulais encore prendre une marche, et faire l’amour dans le bois… », illustre-t-il.

La rupture l’a amené à « gérer ses choses », comme il dit. « Et j’ai été en thérapie pour régler mes problèmes d’attachement. » Parce que pour lui, tout est lié : la culpabilité, le manque de confiance en soi et la survalorisation au mauvais endroit (au lit, vous l’aurez compris). « J’ai retrouvé confiance en moi et ça m’a aidé à me replacer. »

L’art de se « replacer »

La rupture a duré deux ans. Deux années pendant lesquelles François a fait, outre tout ce travail sur soi, « toutes sortes d’affaires ». À nouveau, à ce sujet, il ne s’est jamais confié. « J’ai refait des expériences avec des hommes », enchaîne-t-il. Tout simplement parce que c’est « facile » : « sur les applications, on est à quelques clics d’une expérience sexuelle ». Alors c’est exactement ce qu’il a fait. À trois ou quatre reprises. « Mais je me suis rendu compte que je ne suis pas gai, précise-t-il. Je n’ai jamais eu le goût de développer de relation. […] Ça ne me tentait pas d’aller plus loin. »

Il a par ailleurs aussi eu quelques aventures avec des femmes. Des histoires souvent plus complexes, par définition. « Avec un homme, c’est plus mécanique. Avec une femme, je n’ai jamais vécu ça comme ça. Ce n’est peut-être pas ce que je cherche d’une femme non plus… »

Du côté féminin, plusieurs expériences ont été « plates », quoiqu’une ait été plus « plaisante ». Franchement intéressante, en fait. Et, fait à noter, ça n’était pas la plus passionnante au lit. Signe de son cheminement :

J’essaye de mettre la sexualité dans une case, au lieu de laisser ça définir toute la relation.

François

Une première, dans sa vie à lui.

Cette histoire n’a pas duré. François n’était pas prêt. « J’avais besoin d’être seul, dit-il. Le fameux : c’est pas toi, c’est moi. » Sauf que c’était vrai.

À une exception près, en fait. Parce qu’il y a un an, et en pleine COVID-19, son ex l’a recontacté. Elle s’ennuyait. « Les bras me sont tombés. » Madame avait vécu des choses de son côté, mais osait le relancer. Et François a d’abord été fâché. « Pourquoi est-ce qu’on n’avait pas fait tout cet effort avant ? » Tout ça pour ça, quoi ?

Et pourtant, si. Parce qu’avec le temps, la distance, le recul et leurs thérapies respectives, ils avaient chacun fait leur bout de chemin. Ils ont commencé par se parler régulièrement, puis se faire des soirées, avant de recoucher ensemble. « Comme quand on était jeunes : deux personnes qui se connaissent par cœur, et qui vivent une relation passionnelle en même temps. C’était le meilleur des deux mondes, rayonne-t-il. Et on était prêts. Comme si on avait eu une pause de deux ans pour se préparer. »

Il ne cache pas que ce recommencement n’est pas de tout repos. C’est du boulot, ils ont eu des épreuves, mais ça vaut drôlement la peine, insiste-t-il. Surtout à cause de son passé. « C’est sûr que je préfère être en relation avec la mère de ma fille qu’avec quelqu’un d’autre. Je suis prêt à faire beaucoup de sacrifices pour avoir ça dans ma vie. »

Et si vous voulez tout savoir, au lit, entre eux, c’est désormais « beaucoup plus équilibré ». « Je n’ai plus besoin de ça pour me valoriser, conclut-il. Oui, le sexe, c’est le fun, mais ce n’est plus ça qui me définit. C’est un plus dans ma vie, mais je n’ai pas besoin de ça pour vivre. » Et à vue de nez, il n’a pas l’air de trop mal s’en porter.

*Prénom fictif, pour protéger son anonymat.