Arts et être vous propose chaque dimanche un témoignage qui vise à illustrer ce qui se passe réellement derrière la porte de la chambre à coucher, dans l’intimité, loin, bien loin des statistiques et des normes. Cette semaine : Élizabeth*, 50 ans

Silvia Galipeau Silvia Galipeau
La Presse

Élizabeth a été agressée lorsqu'elle était enfant. Après des années à douter d’elle, à vivre une sexualité à sens unique, elle vient enfin d’apprendre à s’écouter. À se respecter. Et à se faire respecter. Récit d’un long cheminement inspirant.

« Le sujet est d’actualité, nous a-t-elle écrit en début d’année. Il y a beaucoup de non-dits au lit. Autant pour la victime que pour le/la partenaire, l’inconscience, l’incompréhension, les tabous peuvent miner la sexualité. [...] Maintenant, je peux nommer mes besoins, mettre mes limites et ne pas me sentir responsable du plaisir de l’autre. Avant, j’étais incapable d’avoir du plaisir à deux. La suite est pas mal plus belle. »

Il faut savoir que ce fameux « cheminement » est tout récent, datant de quelques années à peine. Tout le reste de sa vie (50 années), Élizabeth a vécu dans la négation de ses émotions. Pas à moitié.

« Ça a commencé avec une agression. Vers 11 ans », dit-elle d’emblée, en fuyant la caméra des yeux. On devine que ses souvenirs sont loin d’être évidents à remuer. Assise en tailleur, les cheveux en toque, Élizabeth répond doucement à nos questions, en pesant soigneusement ses mots. Elle ne s’épanche d’ailleurs pas ici sur le sujet, mais enchaîne plutôt avec une franche confidence : « Je n’ai jamais considéré que j’avais vécu un inceste ni cherché de l’aide, parce que moi, j’avais du plaisir là-dedans... Et ça a vraiment été difficile pour ça. »

Parenthèse : des années et combien de thérapies plus tard, Elizabeth a fini par comprendre. Relativiser. Et déculpabiliser. « Je savais que ce n’était pas correct, mais à cet âge, je n’avais pas les mots, explique-t-elle. Maintenant je me sens bien. En thérapie, j’ai compris que c’est normal : même si dans ta tête, tu ne veux pas, ton corps réagit, lui... » Fin de la parenthèse.

L’affaire s’est étirée quelques mois, avant de se reproduire avec un autre « adulte de confiance ». « Cette fois j’ai été capable de dire non. Ça n’a pas été facile, soupire-t-elle, en regardant toujours dans le vide. Mais en tout cas, ça s’est arrêté là... »

Et puis ? Et puis j’ai eu une vie « correcte », avec une mère de famille monoparentale « qui court, qui court, qui court », une « bonne mère qui veut tout donner à ses enfants », prend-elle la peine de souligner. (Si vous voulez tout savoir, oui, elle a fini par lui raconter, mais des années plus tard seulement).

S’oublier dans la séduction

À 14 ans, premier chum et première « expérience sexuelle » à proprement parler, pas franchement satisfaisante. L’histoire dure plusieurs années. Suivent ensuite une série de fréquentations/relations, des histoires d’un, deux, trois ans, qu’on devine de nouveau plus ou moins satisfaisantes. Pourquoi ? « Je me rends compte que j’ai répété, répété, répété l’abus, laisse tomber Élizabeth, en se pointant indirectement du doigt. Je ne mettais pas mes limites. Je ne disais pas mes besoins. »

Exemple ? « Je pensais qu’une pénétration devait aller jusqu’à l’éjaculation, illustre-t-elle crûment. Mettons que ça ne me tentait plus, je continuais. Si le gars n’était pas venu, je continuais. »

Elle jouait surtout le jeu à fond. « J’étais dans la séduction au max, j’aimais le feeling de séduire. Le feeling du gars tellement excité qu’il capote... » Et son plaisir à elle, dans tout ça ? Inexistant, ou presque, hoche-t-elle de la tête. « Des fois. Mais tellement peu de fois, par rapport à l’autre... »

À chaque aventure, même refrain : « Je prenais les premiers pas, je faisais tout pour l’exciter, et on allait jusqu’au bout. Mon but, c’était l’éjaculation », répète-t-elle, convaincue dur comme fer (« la pire croyance »), que sinon, on la quitterait. « Je faisais tout, pour plaire à l’homme. »

Et du coup chaque fois, même insatisfaction de son côté. Une insatisfaction qu’elle cuvait en silence, faut-il le souligner.

Je pensais que mon insatisfaction, c’était de ma faute…

Élizabeth

« Je pensais que j’étais insatisfaite parce que je faisais quelque chose de pas correct. » Eh oui, la thérapie lui a appris que tout cela était entre autres lié à son passé. « Quand tu vis un abus de quelqu’un en qui tu as confiance, explique-t-elle, c’est comme si ensuite tu ne pouvais plus faire confiance à tes intuitions. Tu t’es trompée. Après dans ta vie, t’es toujours en train de douter. »

Un doute qui va l’habiter toute sa vie, jusqu’au jour où, il y a quatre ans, très exactement, Élizabeth a fait une crise de panique. « Et là je me suis ramassée en thérapie. » Correction : « C’est là que j’ai décidé d’investir de l’argent pour faire une thérapie à long terme. » Elle en profite au passage pour dénoncer le manque criant de ressources gratuites en santé mentale. « J’ai essayé au CLSC, mais c’est 10 séances seulement, et toujours un éternel recommencement... »

Se choisir

C’est donc à la fin de la quarantaine qu’elle a choisi d’« investir », comme elle dit, dans une longue thérapie. Objectif ? « Je voulais me débarrasser [de mon passé], ne plus y penser. Je voulais que ça s’enlève de ma vie, se souvient-elle. Je me disais : c’est moi le problème, si je règle ça, ça va bien aller. »

Or si la thérapie n’a évidemment rien réglé de son passé, Élizabeth a ici appris à mieux aborder son présent. Ses émotions, plus exactement. Oser les vivre, et surtout les exprimer. Au risque de blesser, certes, et d’être blessée en retour, au profit de l’authenticité. « Prendre le risque d’être moi-même » résume-t-elle, paraphrasant son thérapeute.

Concrètement ? « Même si j’ai peur que l’autre soit insatisfait, je vais nommer mes besoins. Là, j’ai le goût de me laisser faire, là je prendrais le lead, là j’ai besoin de tendresse, dépendamment des fois. Je n’avais jamais fait ça... » En un mot : « faire confiance à mes émotions. » Une grande première.

Ça n’a pas exactement bien fonctionné avec sa fréquentation du moment (« c’était quelqu’un qui ne communiquait pas ») et l’histoire s’est arrêtée là. Sauf qu’il y a six mois, Élizabeth a rencontré un autre homme. Un homme à qui d’entrée de jeu, elle a demandé ce que signifiant « faire l’amour » à ses yeux. Réponse ? « Il a nommé bien des affaires, mais dit que l’orgasme, ça n’était pas si important que ça. Et moi je me suis dit : c’est ça que je veux ! » La finalité de la sexualité venait ici de changer.

Depuis ? « Ça se passe super bien, dit-elle en souriant enfin. C’est quelqu’un de très généreux, qui se préoccupe de mon plaisir et du sien. Quand je nomme, il essaye de répondre à mes besoins. On parle avant l’amour, pendant l’amour, après l’amour ! » s’émerveille-t-elle. Tout un revirement, vous l’aurez compris. « Je peux mettre mes limites et il ne me boude pas. Il répond toujours : “C’est correct, c’est correct, c’est correct !” »

Bien sûr qu’il connaît son passé. Comme (presque) toutes ses autres fréquentations, d’ailleurs. Réaction ? « Il ne m’a pas jugé. Pour lui, c’est correct ce que je suis, il m’aime toute, avec toute ! »

C’est la grande leçon qu’elle tire de son parcours de vie. « C’est possible d’avoir une vie sexuelle satisfaisante en mettant nos limites », dit-elle. Et à toutes les filles qui la liront, elle ajoute : « Arrêtez donc de vouloir plaire, et pensez à vous autres ! »

* Nom fictif, pour protéger son anonymat

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