Arts et être vous propose chaque dimanche un témoignage qui vise à illustrer ce qui se passe réellement derrière la porte de la chambre à coucher, dans l’intimité, loin, bien loin des statistiques et des normes. Cette semaine : Francis*, fin cinquantaine

Silvia Galipeau Silvia Galipeau
La Presse

Il a été très actif pendant des années. Performant, comme on dit. Au travail comme au lit. Mais tout cela, c’était avant sa maladie, une solide dépression, accompagnée d’une chute draconienne de testostérone. Bienvenue dans le monde méconnu de l’andropause. Pour Francis, le cocktail a carrément entraîné un changement de vie.

« Je suis un homme gai [fin cinquantaine] et je suis en andropause. C’est difficile quand tu es en couple avec un conjoint de 28 ans plus jeune. Je n’arrive plus à faire l’amour. Aucun désir. Moi qui étais très sexuel jusqu’à 53 ans… »

Francis nous a écrit à l’automne, à la suite de la publication de plusieurs articles sur la baisse de libido chez la femme, associée (ou non, personne ne s’entend vraiment) à la ménopause. Il est vrai que la question de l’andropause (« ensemble des troubles parfois observés chez l’homme après 50 ans, équivalent de la ménopause chez la femme », selon le Larousse) est moins souvent abordée. À tout le moins ici. Pourtant, « ça existe ! », répète l’homme à la caméra. Après en avoir arraché avec cette nouvelle réalité pendant des années, on le devine aujourd’hui plus serein. Ou plutôt « en paix ». D’où son désir de se confier.

Un homme « performant »

Il se raconte avec peu de mots, faisant plusieurs allers-retours entre sa vie professionnelle et sa vie amoureuse, sa soif de performance ici, comme là, traversant les années et les aventures. Il passe rapidement sur son adolescence (« j’ai eu quelques petites copines »), son orientation sexuelle (« c’est clair que je voulais être aux hommes, mais le vivre, c’était autre chose, c’étaient les années 1980… »), sa première expérience homosexuelle (« pas agréable »), avant d’en venir enfin à sa toute première relation.

Il avait 24 ans. C’était l’été. Et c’était avec un homme plus âgé, marié de surcroît. Ça vous rappelle quelque chose ? « Je lis Call Me by Your Name, et je revis l’histoire du petit gars qui se questionne, glisse-t-il. Je m’identifie beaucoup au petit gars » (incarné par Timothée Chamalet, dans le film éponyme). Comme lui, donc, il a vécu cette histoire « en cachette » (« Même de mes amis ! C’était un homme marié ! », insiste-t-il) pendant des mois. Six mois, précisément, avant que sa femme ne l’apprenne (« J’étais tellement stressé… »). Stressé par la clandestinité, mais pas que. « Le sida ! J’avais peur de l’attraper, j’étais tellement hypocondriaque, je pensais que ça s’attrapait comme la COVID-19 aujourd’hui ! »

L’idylle prend fin et suit ensuite une histoire avec un ami, quelque part dans la trentaine. « Moi, je courais après les hommes straight, dit-il en riant. Il venait de laisser sa blonde. C’est plus facile, j’ai l’impression. »

Il faut savoir que les histoires de Francis n’ont jamais trop duré. Trois mois, gros max. « Je pense que je faisais peur à certains gars. Je voulais réussir dans ma carrière, ma carrière passait avant tout. En fait, j’ai rien eu, pas de vraie relation, avant 52 ans. »

Parenthèse : « Je suis travailleur juridique, à la retraite, explique-t-il. Et dans mon temps, je me suis toujours senti comme une femme, qui doit prouver qu’elle est aussi bonne qu’un homme. »

[Au travail], il faut que tu performes plus que le pire des cancres straight. Parce que tu es gai, on te considère moins. Ton identité sexuelle te suit tout le temps…

Francis

Une performance au boulot qui déborde dans toutes les sphères de sa vie. « J’ai lu ton article récemment sur l’homme gai qui parlait des A et des B. Je me sentais comme lui, je voulais être un A ! […] J’étais dans la performance. Toujours dans la performance. Comme dans mon métier, d’ailleurs… »

> (Re)lisez l’article « Pas gai à moitié »

https://www.lapresse.ca/societe/sexualite/2021-01-17/derriere-la-porte/pas-gai-a-moitie.php

Arrive la quarantaine et apparaissent, à la même époque, les applications de rencontre. Francis multiplie les aventures. « Je rattrapais ma vingtaine. Je n’ai jamais eu autant de sexe. Grindr, ça n’existait pas dans ma vingtaine ! »

Sa soif de performance est telle qu’elle en devient quasi maladive. « Tu te sens quasiment coupable parce que tu ne réussis pas à performer comme dans les films pornos. Mais je pense que j’aurais pu doubler des films pornos ! […] Et c’est pour ça que j’ai été en arrêt de travail. Je fais de l’anxiété de performance… », laisse-t-il tomber. On l’avait deviné. Nous y viendrons plus bas.

Une rencontre « déterminante »

C’est qu’au début de la cinquantaine, au sommet de sa gloire (« j’étais performant aussi dans l’entraînement, j’étais rendu beau bonhomme ! Shapé ! »), Francis fait une rencontre totalement inattendue, limite salvatrice. « Sur Grindr ! Mais je ne me cherchais pas un jeune du tout, mais c’était une vieille âme… », précise-t-il avec tendresse. Il se souvient encore de leurs premiers échanges : « Je te ramènerais tout de suite chez moi », lui avait-il proposé. Mais son Roméo avait refusé, avec cette réflexion « déterminante » à ses yeux : « Il faut apprendre à marcher avant de courir. » Francis s’en émerveille encore : « Ça m’a groundé. Les deux pieds sur terre. Et c’est là que ma vie a changé. »

Après s’être soûlé dans le travail toute sa vie, il a plongé tête première dans cette relation. Mais le mal était fait. « On avait beaucoup de sexualité. Les deux premières années, tous les jours, deux fois par jour. Jusqu’à ce que je tombe malade… »

Verdict : dépression. Un an et des poussières après cette bienheureuse rencontre. Francis tombe en arrêt de travail, donc, un arrêt duquel il ne se sortira pas, puisqu’il a pris sa retraite depuis. Comme si ça ne suffisait pas, « l’andropause embarque », enchaîne-t-il. En gros, non seulement il est écrasé dans son divan par sa maladie, mais en plus il subit les contrecoups d’un débalancement hormonal. « Épouvantable, résume-t-il. Ça embarque solide, je suis en dépression majeure, j’ai même dit à mon chum : tu serais mieux de me quitter, tu vas vivre l’enfer. »

Dans les faits, Francis a perdu tout appétit sexuel (« je n’ai pas touché mon chum depuis un an ! »), et ce, malgré les traitements de testostérone. C’est que la médication n’aide pas. « Avec les antidépresseurs, je n’ai aucun goût pour la sexualité. »

C’est un deuil ! Tu tombes malade, tu perds ton emploi, l’homme est censé subvenir à la famille, au bonheur du conjoint, j’ai tout perdu dans cette maladie !

Francis

Le sexe a laissé place chez eux à une forme de « respect », de la « tendresse », « comme si j’avais abandonné mon ancien moi », sautes d’humeur et chaleurs en sus (« j’ouvre les fenêtres, même s’il fait -17 ! »).

Mais non, rassure-t-il, son amoureux ne l’a pas quitté pour autant. Au contraire. « Il est d’une loyauté ! », s’émerveille-t-il de nouveau, plus de cinq ans plus tard. Et même s’il lui a offert d’aller voir ailleurs, monsieur n’a rien voulu savoir. « Pour lui, le sexe, ça va avec la personne qu’il aime. »

Il y a plus. Pendant la pandémie, le couple a déménagé. D’un petit trois et demi, il a trouvé un nouveau nid, qui fait visiblement son bonheur. « Ça aurait pu éclater, mais on a décidé de vendre pour plus vaste, et j’ai trouvé ma paix ! »

C’est d’ailleurs ce qu’il aimerait qu’on retienne de son histoire : « Des fois, le couple, ça va au-delà de la sexualité. […] Il y a des hauts et des bas, un couple, c’est ça. » L’andropause, on y survit, quoi. Certes, c’est un « changement de vie, complètement ». S’il n’avait pas consulté, sans outil, Francis n’est pas sûr qu’il serait si zen aujourd’hui. « C’est important que les hommes sachent que l’andropause, ça existe ! Consultez ! », dit-il. Et parlons-en, en passant.

* Prénom, fictif, pour protéger son anonymat.

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