Arts et être vous propose chaque dimanche un témoignage qui vise à illustrer ce qui se passe réellement derrière la porte de la chambre à coucher, dans l’intimité, loin, bien loin des statistiques et des normes. Cette semaine : Maude*, 39 ans.

Silvia Galipeau Silvia Galipeau
La Presse

Elle a travaillé dans des salons de massage, dans une agence d’escortes, puis à son compte. Pendant cinq ans, elle a couché avec des tas d’hommes, par choix et souvent par plaisir. Pour l’argent, mais surtout pour la reconnaissance. Pour le trip, quoi. Puis, comme dans un conte de fées, elle est tombée amoureuse et a tout arrêté. Oui, ça se peut. Et Maude peut en témoigner.

La jeune femme de 39 ans a généreusement accepté de se raconter, pour toutes les Alisha* de ce monde, aujourd’hui blasées du sexe en général, et des hommes en particulier.

En fait, c’est d’abord indirectement à la fameuse Alisha (ex-Sugar Baby au témoignage troublant) qu’elle a voulu écrire. Sans jugement et en tout respect : « Ma chère Alisha, j’espère sincèrement que ton cœur va s’ouvrir à nouveau. Que tu te connectes avec l’amour pur et simple. » Elle ne le cache pas, son histoire est venue la chercher.

Relisez le texte « Alisha, Sugar Baby » :
https://www.lapresse.ca/societe/sexualite/2021-01-10/derriere-la-porte/alisha-sugar-baby.php

« Je me suis tellement reconnue », confie-t-elle à la caméra. Quand elle a rencontré son conjoint actuel, et père de ses enfants, appelons-le X, Maude, aussi, travaillait dans l’industrie. Et elle aussi, elle commençait à se sentir blasée. « Les premières années, on n’a presque pas fait l’amour. Je ne pouvais pas l’expliquer, mais ça ne me tentait pas ! Mais j’avais totalement besoin d’affection… » Et le besoin a été comblé. « Il ne faut pas désespérer ! »

L’art de se « dégêner »

Rien ne prédisposait franchement Maude à se lancer dans l’univers du sexe. À 16 ans, quand elle a sa première relation sexuelle, elle est plutôt du côté « très, très gênée » du spectre. « J’étais la fille pas déniaisée de l’école. » L’aventure dure quelques mois. Suivent quelques flirts et autant de peines d’amour, jusqu’au jour où elle décide que c’en est fini pour elle des relations. Elle aussi, elle veut s’amuser. « Je voulais juste coucher et me faire du fun ! […] Moi aussi, je voulais pogner. J’ai eu comme un réveil. »

Au point que, vers 25 ans, quand elle entend une amie lui confier qu’elle travaille dans un salon érotique, elle ose : « J’me lance ! »

J’avais une curiosité de l’inconnu, je trouvais ça thrillant, ouvrir la porte à un inconnu qui était là pour mes charmes.

Maude, 39 ans

Son premier client, dans le salon de cette fameuse amie, elle s’en souvient encore. « J’ai tout de suite couché avec, confie-t-elle. J’étais tellement dedans, j’ai tellement trouvé ça excitant, je me suis laissée aller. »

« J’aimais ça plaire, exciter des hommes, poursuit-elle. Mais ça n’a pas toujours été le fun. » Loin d’elle l’idée de glorifier ici le métier. « Il y a eu toutes sortes de clients. Un agressif. Il m’avait fait pleurer. » Elle ne s’épanche pas sur le sujet et poursuit : « Et c’est sûr qu’il y en a qui me répugnaient. Alors je tombais dans un automatisme. […] Un pilote automatique. »

Et puis il y a aussi eu ces cas touchants, comme cet homme handicapé (« qui veut coucher avec un homme comme moi ? ») ou cet autre à la femme accidentée, quadriplégique pour être précis (« sa femme voulait qu’il ait une sexualité »).

Au bout d’un an, Maude décide d’« upgrader », quitte le salon et s’inscrit plutôt dans une agence. « Why not ? Oh my God, à quel point je n’avais pas froid aux yeux ! », réalise-t-elle avec le recul.

À part l’argent, c’était une façon de me sentir aimée. Pas la meilleure, j’en conviens, mais à ce moment-là, dans la vingtaine, c’était une façon de me faire aimer et désirer.

Maude, 39 ans

Si, en salon, c’était « vite fait bien fait », Maude découvre ici « une autre game ». Les soirées durent des heures, s’étirent du resto à l’hôtel, en passant par le Centre Bell. « J’avais l’impression que c’était ma présence qu’on voulait, et non seulement mon cul. »

À nouveau, non, ça n’est pas tout rose. Une fois, il lui est carrément arrivé de filer à l’anglaise, pendant que le client d’un motel « miteux » était aux toilettes. « Si tu ne te sens pas bien, tu le fais pas », ont réagi ses patrons. « Je ne me suis jamais sentie forcée. »

Le déclic

N’empêche qu’au bout de quelques mois, elle choisit de se lancer « à [son] compte ». Et c’est là qu’elle découvre à son tour l’univers des Sugar Daddies. Et c’est là, surtout, qu’elle a l’ultime déclic, au bout de cinq ans, très exactement. Un soir, chez un client, elle voit des jouets d’enfants. Madame est partie en voyage. « Oh boboy, je suis rendue là, réalise-t-elle. Il trompe sa femme avec moi. Pour la première fois, je me suis sentie sale. »

Étrangement, dans le « feu roulant », elle n’y avait jamais trop pensé avant. Mais ce constat suffit pour la bousculer : « Je ne vais pas faire ça tout le temps, ce n’est pas vrai. […] Là, j’ai eu du dédain… »

À ses 30 ans, elle déclare carrément à ses amis que c’en est fini du célibat, elle veut désormais une relation. Et parce que la vie fait parfois bien les choses, peu après, lors d’une soirée, elle rencontre X. Le fameux X. L’homme qui a littéralement changé sa vie. Un coup de foudre : « Il fallait que je me colle dessus, se souvient-elle, que je lui parle toute la soirée. » Eh oui : elle lui dit tout. Sans filtre et en toute transparence. « OK », répond-il. Sauf qu’il refuse de la fréquenter. « Pas intéressé. » « Par contre, bizarrement, coucher avec moi, ça, il était intéressé… » Et puis ?

On se parlait des heures au lit, c’était tellement autre chose. Il était tellement colleux et affectueux, je n’avais jamais connu ça.

Maude, 39 ans

Ils continuent de se voir de plus en plus informellement jusqu’au jour où, en sortie de pêche (!), X craque : « Je ne peux pas être en couple avec toi si tu continues. » Certes, la réflexion de Maude est déjà entamée. Mais X lui donne clairement l’élan de tout arrêter. Et c’est exactement ce qu’elle fait.

Ça a l’air trop beau pour être vrai. Pourtant, un diplôme en poche, un boulot et deux enfants plus tard, Maude a complètement tourné la page. À son plus grand bonheur.

Au lit ? Après deux ou trois années de calme (« il a été patient ! »), l’ex-travailleuse du sexe s’est tranquillement réapproprié son corps. « J’ai compris plus tard : j’étais blasée, j’avais connu trop de monde dans ma bulle. » Et X, qui n’a jamais été dans le « jugement », a fait ici preuve d’une immense « empathie ».

Elle a de la chance. Et elle est reconnaissante. « Définitivement », dit-elle en hochant de la tête. Aujourd’hui ? « On n’est pas des bêtes, sourit-elle, on ne le fait pas tous les jours, mais c’est senti. C’est sûr, on a des jeunes enfants. Mais c’est toujours bon, doux, et dans le respect. »

D’ailleurs, « c’est tellement plus beau de se préserver pour quelqu’un qu’on aime. C’est tellement différent… »

C’est aussi ce qu’elle aimerait qu’on retienne de son histoire : « Oui, on peut sortir de ce style de vie ! conclut-elle. À ceux qui sont là-dedans, qui pensent qu’ils ne peuvent pas s’en sortir : oui, tu peux tomber sur un bon Jack et apprendre à te respecter… » Et même… l’épouser !

* Prénom fictif, pour protéger son anonymat