Alexis n’est pas un manipulateur. Encore moins un salaud. Il a seulement assumé son homosexualité sur le tard. Parce que, quoi qu’on dise, c’est parfois beaucoup plus compliqué qu’on l’imagine. Entretien avec un homme pas tout à fait sorti du placard, mais visiblement soulagé. Prêt pour le « nouveau chapitre » de sa sexualité.

Silvia Galipeau Silvia Galipeau
La Presse

Alexis* (prénom fictif choisi en référence à l’Alexis du Traité du vain combat, de Marguerite Yourcenar, récit qui ressemble drôlement au sien, malgré le siècle qui les sépare), barbu trentenaire rencontré virtuellement début décembre, vient d’Amérique du Sud. Pertinent ? Totalement, confirme-t-il d’emblée, en répondant doucement à toutes nos questions, avec le débit d’un homme qui a le souci du mot juste.

Pour un type qui s’est si longtemps ignoré, disons qu’il nous paraît drôlement authentique. « Je viens d’un environnement homophobe et très catholique, explique-t-il, il était hors de question que je puisse vivre ce type de sexualité. »

Dans sa tête, et aux yeux de sa famille, surtout, « il n’y avait qu’une seule option ». L’hétéronormativité intériorisée, quoi. Et pas à moitié.

Pourtant, dès l’adolescence, il le sent. Ce ne sont pas les filles qui l’attirent. Mais impossible d’explorer de ce côté. « Pour moi, c’était péché. Pas bien. » À cette époque, son meilleur ami (« il était comme un frère ») tombe amoureux de lui. L’affaire le perturbe à un point tel qu’il met un terme à leur amitié. Ça vous donne une idée du degré de fermeture.

Toujours est-il que pour faire comme tout le monde, il se fait une copine, une histoire qui dure quelques années. Et surprise : l’affaire lui convient. Mieux : il prend son pied. « Je me disais : “Finalement, je ne suis pas gai. J’ai du plaisir avec les filles.” Rencontrer des filles me rassurait beaucoup sur mon estime de moi. »

Puis, pendant ses études universitaires, voilà qu’il rencontre celle qui allait devenir sa femme (son « épouse ») et la mère de son enfant. « J’avais encore des préjugés, glisse-t-il ici en toute transparence. Tu vois, ça ne me plaisait pas qu’elle ne soit pas vierge. » Ah ? « Elle était beaucoup plus ouverte que moi, elle n’avait pas de complexes. Moi, j’étais plus traditionnel. Peut-être un moins bon amant. J’étais plutôt “position du missionnaire”… » Il ne le cache pas : son « ouverture » à elle l’intimidait. « Je viens d’une famille très conservatrice, très catholique, bourgeoise, peut-être… »

À peine deux ans après avoir commencé à sortir ensemble, ils décident d’émigrer au Canada. Mais voilà : Alexis le sait très bien, leur dynamique de couple, dès les débuts, est « dysfonctionnelle ». Car à ses yeux de jeune homme « traditionnel », donc, il se doit d’être responsable de tout : des finances du couple, du plaisir sexuel du couple aussi. « Mais c’était trop lourd pour moi. J’étais anxieux… »

Anxieux ? Au lit, cela se manifestait parfois par des éjaculations précoces. Et elle ? « Elle ne jouissait pas, ce n’était pas à cause de moi. J’ai appris plus tard qu’elle avait des problèmes d’image corporelle, mais elle ne me disait rien. »

Bref, autre « dysfonction » dans le couple : ils ne se parlaient pas, comprend-on.

Il y a plus. À ce moment-ci de l’entretien, ça le frappe. Il n’y avait pourtant jamais pensé avant, et pourtant : pendant toute leur relation, qui a duré plus de 10 ans, madame l’a obligé à porter un préservatif. Il compte sur les doigts de la main les fois où elle n’a pas insisté (pour faire un enfant, notamment). Pourtant, « c’était tellement bien, les meilleures baises de ma vie, passionné, long, agréable, on a joui tous les deux, hors du commun ». Parce que, sinon, leurs relations relevaient davantage de la « routine » et des « habitudes », comprend-on.

Pas seul

Puis est arrivé leur enfant, vers la fin de leur relation. Ils ne se sont plus touchés pendant des mois. Pour se soulager, « évidemment », Alexis s’est tourné vers la pornographie (« avec des hommes », vous l’aurez compris), dit-il, sur le ton de l’évidence. Mais pas que pour s’y « branler ». « Plus important que la porno en tant que telle, poursuit-il, j’ai consulté des forums en ligne, des témoignages d’hommes qui apprivoisaient leur homosexualité. »

D’où le déclic. Le grand, et tout premier déclic, quelque part au tournant de la trentaine : « Je ne suis pas seul. Il y a beaucoup d’hommes dans ma situation ! » Surtout : « Je ne suis pas méchant ou menteur ! »

Et puis ? Et puis, après 10 années de fidélité, il a osé : en voyage d’affaires, Alexis s’est offert un service de « massages » à domicile. Avec un homme (le premier autre homme qu’il ait vu nu, à vie), et malgré sa « maladresse » (et la « maladresse de [s]a démarche », confirme-t-il), il va jusqu’au bout. « On a tout fait… »

Quelques mois plus tard, ce qui devait arriver arrive : Alexis se sépare. C’était il y a trois ans. Parenthèse : il n’a jamais révélé, à ce jour, son homosexualité à son ex-femme (le divorce étant déjà assez compliqué merci, confie-t-il à demi-mot, sans s’épancher sur le sujet).

Depuis ? Après des années de monogamie, « je suis tombé dans l’autre extrême […] et j’ai commencé à fréquenter à gauche et à droite ». En tout, il a dû avoir une quarantaine d’aventures, compte-t-il. Toujours, ou presque, avec des hommes. Finie, enfin, la responsabilité du plaisir de l’autre. En toute franchise, il déclare, comme s’il venait de se débarrasser d’un immense poids sur ses épaules : « Avec les femmes, je suis responsable de les faire jouir, cela dépend de mon érection, de ma technique, il y a tellement d’attentes. »

Avec les hommes, c’est comme deux potes qui s’amusent. Cette responsabilité est disparue, et je me sens beaucoup plus libre.

Alexis

Au fil de toutes ces rencontres, Alexis est même tombé amoureux. Et ainsi est tombée une autre de ses nombreuses barrières : « Wow, je peux faire cette connexion avec un homme ! C’est aussi légitime. Même si la société nous dit que l’amour n’est qu’hétérosexuel, j’ai compris cette maxime, cliché, mais vrai : love is love. Vraiment », sourit-il tout à coup, en regardant droit vers la caméra. L’histoire n’a pas duré, entre autres parce qu’Alexis n’était pas encore tout à fait prêt à sortir du placard. Mais presque. Ça se sent. Et ça s’entend.

Il a d’ailleurs intégré l’Association des pères gais de Montréal, organisme qui lui offre un soutien psychologique et une entraide inestimable. C’est d’ailleurs la raison première pour laquelle il nous a écrit : pour parler de cet organisme, qui lui a fait digérer et finalement accepter sa réalité, aussi « compliquée » soit-elle. « Un homme dans un mariage hétérosexuel qui découvre son homosexualité, ce n’est pas un menteur, répète-t-il. Et ça arrive à des femmes aussi ! Ça ne veut pas dire que toutes les années ensemble étaient un mensonge. »

Si cette histoire vous sonne une cloche, « vous n’êtes pas seul, et ici, à Montréal, on est privilégiés, rappelle-t-il. Il y a beaucoup de groupes d’entraide. Il faut les joindre ! » Confiant ? « Ça n’a pas été facile, mais je suis content du fait que je peux maintenant vivre le deuxième chapitre de ma sexualité. On verra ce que ça va donner ! », conclut-il en riant.

* Nom fictif

> Consultez la page de l’Association des pères gais de Montréal