Arts et être vous propose chaque dimanche un témoignage qui vise à illustrer ce qui se passe réellement derrière la porte de la chambre à coucher, dans l’intimité, loin, bien loin des statistiques et des normes.
Cette semaine :  Geneviève*, mi-quarantaine

Silvia Galipeau Silvia Galipeau
La Presse

Geneviève n’a jamais eu d’amoureux. Jamais été en couple. Et jamais couché avec un homme. La quarantaine bien sonnée, Geneviève est vierge. Mais ne lui dites pas qu’elle est « vieille fille ».

« Il faut que les gens comprennent que ce n’est pas vrai que c’est facile de rencontrer quelqu’un qui va connecter avec nous, déclare-t-elle. Et je sais que je ne suis pas seule. On n’est pas des stéréotypes de vieilles filles frigides ou difficiles. Sauf qu’on a peut-être une idée un peu romantique de la chose… »

Elle nous a contactée l’hiver dernier à la suite de la publication du témoignage d’un jeune homme, célibataire depuis toujours lui aussi, qui avait fini par perdre sa fameuse virginité avec une escorte. Faute de mieux. Si elle n’a pas l’intention de faire comme lui, reste que son histoire l’a touchée. 

« Peut-être qu’on attend quelque chose qui n’arrivera jamais : le coup de foudre. Mais j’ai des valeurs, et je ne peux pas passer par-dessus, ajoute-t-elle. Moi, si je ne suis pas en amour, si je n’ai pas de lien de confiance, je n’ai pas envie de ce contact intime-là. » Et justement, cette connexion « mutuelle » attendue n’est jamais survenue…

Assise devant nous, par FaceTime – confinement oblige –, Geneviève a l’air d’une quadragénaire comme mille autres. Cheveux mi-longs, châtains, look naturel. « Je ne me considère pas comme une beauté fatale, mais je ne suis pas un laideron non plus. J’ai une personnalité intéressante. Les filles que je connais qui sont célibataires de très longue date sont des filles qui gagnent bien leur vie, qui sont très belles aussi », assure-t-elle.

Consciente que son célibat prolongé (et surtout jamais interrompu) peut surprendre et sa virginité tardive, encore plus, elle rajoute : « On n’a pas nécessairement un problème psychologique. C’est juste que ça n’est pas arrivé. Tout simplement. » Pas arrivé ? Elle n’a jamais été intéressée par un homme qui s’intéressait à elle. Et vice-versa : les hommes qui l’ont intéressée ne se sont jamais intéressés à elle, explique-t-elle, deux ou trois fois plutôt qu’une, pendant l’entretien.

Elle répond doucement à toutes nos questions. Non, même au primaire, elle n’a jamais vraiment eu d’amoureux. Au secondaire ? Inscrite dans une école de filles, les gars étaient des « extraterrestres », se souvient-elle. « Et puis, je n’avais pas confiance en moi, je ne me trouvais pas belle, c’est sûr que ça n’a pas aidé. Peut-être que je me suis isolée. Ou pas assez mise en valeur. »

Quand ses amies se sont mises en couple, elle aurait bien aimé que ça lui arrive aussi. Alors elle se « forçait » à sortir, se souvient-elle. « Mais j’avais l’impression que les hommes ne m’approchaient pas. Ou il aurait fallu que je fasse les premiers pas. Peut-être… »

Personne ne m’approchait. Et moi, je n’osais pas…

Geneviève

Elle réfléchit tout haut. « C’est ça, j’étais timide, ça a peut-être nui. Je ne sais pas… »

Et quand un homme finissait par l’approcher, soit il ne lui plaisait pas, soit elle ne se sentait pas « à l’aise », le trouvait trop insistant, pas suffisamment patient. « C’était right now, il fallait que ça se passe tout de suite. » Très peu pour elle.

Si elle s’est sentie en manque ? Physiquement parlant ? « C’est sûr que la masturbation fait partie du célibat, répond-elle. Mais j’ai toujours eu une idée assez romantique de la rencontre. Je pensais au coup de foudre. Je ne pensais pas à la sexualité autant. »

Alors les années ont passé. Dans la vingtaine, puis la trentaine, si elle rencontrait un homme qui lui plaisait, ce n’était jamais réciproque. Ou bien il était déjà pris. Dans les bars, les groupes de rencontre, même au gym. « C’est mon pattern, laisse-t-elle tomber. Et étant timide, tu n’approches pas, tu attends que l’autre fasse le premier pas. C’est espérer l’impossible… »

Mais pas forcément. La preuve : en voyage à Cuba avec une amie, dans les années 2000, un parfait inconnu les a abordées, raconte-t-elle. Elle s’en souvient encore. Elle a laissé son amie lui parler, et devinez quoi ? « Ils sont restés ensemble 15 ans… Mais pourquoi ça ne m’arrive pas à moi ? Pourquoi les hommes ne viennent pas me voir, moi ? Pourquoi les hommes ne me trouvent pas intéressante ? »

En fait si, certains hommes la trouvent effectivement intéressante. Mais jamais des hommes intéressants. « Les deux derniers qui m’ont cruisée : un avait l’air du père Noël – il avait 65 ans, ça ne m’intéressait pas – et l’autre, il avait du poil dans les oreilles et on n’avait rien en commun ! »

Quand elle a passé le cap des 40 ans, Geneviève avoue avoir vécu un deuil. Le deuil des enfants, le deuil de la famille, peut-être même le deuil du couple. « Plus ça va, plus c’est comme si j’avais manqué le train. Il est passé et je n’ai pas embarqué. C’est sûr que ça me déçoit beaucoup. J’aurais voulu des enfants. Une famille. J’ai fait un deuil. Je compense avec pitou… »

Est-ce son « karma », ce qu’elle « dégage » ? Geneviève n’en a aucune idée. Mais depuis deux ans, elle travaille sur la question en thérapie. Il faut dire qu’en prime, elle vit désormais avec sa mère, de qui elle est l’aidante naturelle. Ce qui n’aide pas à sa situation, et la complique encore davantage, c’est évident. « Est-ce que j’irais vivre avec un amoureux et je placerais ma mère ? Pas sûre… »

Le temps passe vite, malgré tout. On ne le réalise pas. Tu te dis que ça va arriver, tu y crois, et ça n’arrive pas… Et c’est ça…

Geneviève

« À 40 ans, je me suis dit, ça n’arrivera pas. L’amour. Me donner à quelqu’un que j’aime et qui m’aime. » Mais coucher pour coucher ? Jamais. « Ce n’est pas moi. Je vais respecter qui je suis et tant pis. »

Tant pis si, socialement, elle a l’air « rétrograde » ou se sent « marginalisée ». « LGBT, toutes les lettres sont à la mode et hot, et moi, c’est comme si j’étais rétrograde. Comme si moi, j’étais loser parce que je n’ai pas de sexualité. » Tant pis. Au moins, elle demeure « intègre » et « honnête », répète-t-elle. Parce qu’après tout, laisse-t-elle tomber, « le sexe, je ne suis pas certaine que ce soit si important que ça ».

Il faut dire qu’avec les années, sa libido a diminué. Elle est tombée à zéro. Ou pas loin. « C’est comme si j’avais une dépression de la libido. Comme si mon espoir diminuait. Et ça diminuait avec… » Cela dit, précise-t-elle, quand elle voit passer un bel homme, ça l’anime. Oui, encore. Elle le sait et elle le sent. « Oui, ça m’excite. J’ai encore un peu de vie en dedans de moi. Je ne suis pas complètement morte… », dit-elle.

Fort heureusement, elle a surtout un petit cercle d’amies célibataires comme elle. « Des amies sincères, qui vivent la même chose. Faire des activités ensemble, c’est important. Ça donne un sens à la vie. Ça rend la chose moins lourde. Ça permet d’en rire… », dit-elle en raccrochant.

* Prénom fictif, pour protéger son anonymat.

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