Arts et être vous propose chaque dimanche un témoignage qui vise à illustrer ce qui se passe réellement derrière la porte de la chambre à coucher, dans l’intimité, loin, bien loin des statistiques et des normes. Cette semaine : Tania*

Silvia Galipeau Silvia Galipeau
La Presse

Tania a passé 10 ans avec un homme malade. À jouer la garde-malade, justement. Et à force de ne voir que le patient, elle a perdu de vue l’amant. Entretien avec une femme qui revient de loin. Pour son plus grand bien.

« Je me suis épuisée à vouloir le sauver. Et ça a tué notre relation. Parce qu’à force de voir quelqu’un comme un patient, tu ne le vois plus comme un amoureux… »

Elle nous a donné rendez-vous dans un Tim Hortons de l’est de la ville, il y a quelques semaines, à l’époque pré-confinement. Entre deux bouchées de muffin, la femme de 41 ans se raconte, d’une voix ferme et assurée. Pulpeuse et rieuse, sans filtre, sa voix porte, et de toute évidence, ça l’indiffère. Elle a l’air d’une femme forte. Et ça n’est pas qu’une impression.

Tania a découvert la sexualité sur le tard, vers 19 ans, avec un ami du moment. S’il fallait attendre d’être prête, de trouver le bon, d’être en couple, justifie-t-elle, ça ne se passerait pas. Ou, du moins, pas de sitôt. D’où l’ami. « Et c’était une bonne personne. Il m’a respectée. C’est exactement comme ça que je l’avais prévu. Et c’est comme ça que ça s’est passé. » En un mot : « un super bon souvenir », résume-t-elle sans hésiter.

Ils se sont vus comme ça quelques mois, sans plus. Début vingtaine, Tania a eu d’autres fréquentations du genre, des histoires sans lendemain, des « sex partners », comme on dit. « À un moment donné, je me sentais mal : est-ce que je suis juste bonne à baiser ? » s’est-elle questionnée.

Cela dit, parlant de « baise », c’était toujours plutôt bon. « J’étais très passionnée. Et je le suis encore. Si on m’apprenait des choses, j’étais toujours willing d’essayer. »

Mi-vingtaine, elle fait finalement la rencontre d’un homme, appelons-le Bruno, son tout premier amoureux. « Il était intelligent, il s’exprimait bien, il paraissait bien. » Bref, ça a cliqué. Au lit ? « Des feux d’artifice, se souvient-elle. On pouvait baiser six fois par fin de semaine. » Pour cause : « C’était la première fois que je faisais l’amour avec un gars de qui j’étais amoureuse et qui était amoureux de moi. On avait une belle connexion. Et puis, je me suis aperçue que j’étais fontaine… » glousse-t-elle, sans jamais baisser le ton.

Était-ce parce qu’elle se laissait aller, ou parce qu’il était particulièrement habile ? « Ce doit être une question d’habileté, je suppose, répond-elle, souriant toujours de plus belle. Lui était beaucoup plus open que moi. Il avait fait des trips à trois ou quatre, baisé sur la coke, la grosse affaire. Moi, ça ne m’intéressait pas du tout. » Ensemble, leur sexualité est donc demeurée plutôt « basique » et « il a toujours été très respectueux ».

Mais – parce qu’il y a évidement un mais, vous l’aurez compris –  Bruno était malade, souffrant de douleurs au dos, dues à un accident au sujet duquel Tania préfère ici rester vague. Si c’était handicapant ? « Pas tant, pas à ce moment… » Sauf que voilà : un nouvel accident et de nouvelles douleurs au dos sont venus mettre un terme (solide) à leur lune de miel. « Et à partir de là, il y a eu une panoplie de maladies… »

Moi, j’ai toujours eu l’âme d’une sauveuse. Je disais : ça va bien aller. Mais ça s’est toujours enfoncé…

Tania, 41 ans

On vous épargne les détails, mais en plus des douleurs au dos, monsieur s’est mis à avoir des migraines, qui se sont avérées être des céphalées dites « suicidaires » : « un pieu qui s’enfonce dans l’œil », résume un reportage de Radio-Canada au sujet de ces céphalées du nom de Horton, une maladie méconnue qui a poussé plusieurs victimes, à bout, à se donner la mort. D’où le surnom. 

Pas le choix : Tania se met ici à s’occuper de son amoureux à temps plein, en plus de travailler (à temps plein également). « Et quand tu passes ton temps à soigner ton chum, ta libido passe en dernier. Tu n’y penses même pas ! » De son côté, Bruno est sous morphine, avec les effets secondaires que l’on sait (« plus d’érection »). Tout un coup, comprend-on, pour le couple.

Début trentaine, Tania ne se laisse pas abattre. Elle ne lâche pas. Elle est toujours aussi amoureuse, dit-elle. Malgré la maladie. Les soins. Tout ça. « Je veux juste le sauver. Je suis encore persuadée que je vais faire ma vie avec lui. »

Mais elle n’est pas au bout de ses peines. Car après ses migraines (qui ont fini par être contrôlées par un cocktail de traitements), son Bruno s’est mis à faire une maladie de la peau, enchaîne-t-elle. « Là, c’est rendu que je le lave, je l’habille, je cuisine, je fais le ménage, et je coupe sa bouffe. Il ne peut plus rien faire. Ça n’a plus d’allure ! » On devine un début de détachement, à tout le moins de fatigue, voire carrément d’épuisement.

Quand accalmie de maladie il y a, Bruno a parfois des envies. Mais plus elle. « Moi, je veux juste dormir… » Alors il se masturbe à ses côtés. Parfois des nuits durant. Et quand ils ont quelques ébats (une fois par saison, sur la fin, se souvient-elle), ça finit plutôt mal. Jugez vous-même : une fois terminé, monsieur doit se précipiter pour prendre une pilule de morphine ou fumer un joint, les fameuses douleurs au dos revenant de plus belle. « Tu déchantes… »

Vous devinez la suite ? Leur dernière année, ils ont failli se quitter trois fois. Mais chaque fois, Tania est restée. Parce qu’on ne quitte pas quelqu’un de malade, mais aussi par crainte de ne pas trouver mieux. De ne jamais trouver mieux. « C’est peut-être le seul gars que je vais avoir de ma vie, autant l’endurer ! » se dit-elle.

Jusqu’au jour où une ex-fréquentation la retrouve sur Facebook. Pour la première fois depuis longtemps, elle éprouve un truc enfoui bien loin. « Des papillons ! s’exclame-t-elle. Wow, ça existe encore ! » Il ne se passera rien avec ce type. Et en même temps, il se passera tout. « Je me suis sentie vivante. »

Finie la sauveuse. Pour une rare fois, elle pense d’abord à elle. Et elle quitte Bruno. « Une délivrance… » rayonne-t-elle.

Depuis, deux ans plus tard, Tania a rencontré quelqu’un d’autre. Un type attentif, drôle, responsable. Un type qui la fait rire. Qui a aussi quelques soucis de santé. Sauf que cette fois, « il les gère lui-même… » nous dit-elle en souriant, d’un air entendu.

Pourquoi elle nous a écrit ? « C’est plate à dire, mais la maladie a tué notre couple. J’ai pas de message d’espoir… » se désole-t-elle. N’empêche. Un peu, quand même. « C’était pas un gars pas fin, insiste-t-elle. On se parle encore. Mais il n’y avait plus rien. Je me suis épuisée. » Épuisée à vouloir le sauver. Et là ? Elle revit. Et ça paraît. « J’ai redécouvert la fille que j’étais… La fille passionnée que j’étais… »

* Prénom fictif, pour protéger son anonymat