Arts et être vous propose chaque dimanche un témoignage qui vise à illustrer ce qui se passe réellement derrière la porte de la chambre à coucher, dans l’intimité, loin, bien loin des statistiques et des normes.
Cette semaine :  Madeleine*, 70 ans

Silvia Galipeau Silvia Galipeau
La Presse

Madeleine* est une femme libérée. Elle a eu plusieurs amants, ici et là, mais finalement peu d’amoureux. Or, voilà qu’à 70 ans bien sonnés, seule depuis plusieurs années, elle vient de découvrir les joies insoupçonnées, intenses et puissantes, des plaisirs solitaires. D’autant plus salvateurs, en ces temps de confinement et d’isolement. Entretien (virtuel, bien entendu).

C’est la toute première fois qu’on fait ce genre d’entrevue virtuellement. Après quelques ajustements, et malgré quelques ratages – une tasse de café ici, de thé là –, le tout s’est finalement déroulé presque comme si de rien n’était. La confiance s’est installée d’emblée, entre quelques fous rires et autres « je ne pensais pas aller là » gênés. Il faut dire que la plupart des entretiens sont chaleureusement accueillis, en ces jours si particuliers.

Parenthèse : parlant de confinement, notre interlocutrice, désormais retraitée, dit ici plutôt « très bien » s’en tirer. « Je me pose énormément de questions en temps normal : est-ce que je devrais être moins solitaire ? Là, je ne me pose plus la question : la solitude est obligatoire ! » dit-elle en pouffant de rire.

Madeleine, avec ses longs cheveux blancs d’ex-hippie, devine-t-on (et on devine juste, vous lirez plus loin), plonge dans le vif du sujet, sans gêne ni préambule. Après tout, c’est la raison de l’entretien. En résumé : elle a grandi en région et eu sa première relation sexuelle vers 18 ans. Mais ça n’a pas « fonctionné », confie-t-elle. « Mon vagin était fermé complètement. Mais on se masturbait beaucoup ensemble. »

À ce sujet, elle précise avoir découvert la masturbation très jeune, dès 9 ans. « Je ne dirai pas avec quoi, c’est presque gênant : une petite statue de la Sainte Vierge, avec une tête ronde ! Non, mais comment c’est arrivé là ? C’est bien étrange ! » Pour votre information, ç’a aura été le seul et unique objet avec lequel elle se sera caressée à vie. « Je n’ai jamais essayé d’affaires sexuelles… »

Révolution sexuelle à deux vitesses

Madeleine fait donc son entrée dans sa vie sexuelle active en pleine révolution sexuelle. Cela tombe bien, Madeleine aime ça. Beaucoup. « J’ai décidé de prendre la pilule et je me suis mise à faire l’amour souvent, se souvient-elle. Toujours avec des partenaires différents. » Pas forcément par choix, mais plutôt parce que « personne ne tombait amoureux » d’elle. Un jour, un amant plus régulier (son prof de cégep, qu’elle rejoint régulièrement dans un motel du coin, « c’était très bon, pas tendre, mais passionné ») a vent de sa réputation. Et c’est là que Madeleine tombe des nues. La libération sexuelle, ça n’est pas pour tout le monde. « Je pensais qu’il y avait une belle ouverture, un peu naïve, je n’ai pas pensé que les gars voyaient ça différemment. » Sacrée débarque : « Je me suis sentie jugée, et j’ai eu l’impression qu’il fallait que je parte. Alors j’ai quitté mon village. »

Elle a 19 ans. Madeleine quitte sa région pour venir vivre à Montréal. De nouveau, sa vie sexuelle est plutôt bien remplie. Sa vie amoureuse, moins. Elle multiplie les aventures, entre un mariage d’un an, un passage dans une commune (« c’était le retour à la terre ») et quelques enfants, de pères tous différents. « J’ai eu beaucoup de one night stands, dit-elle. Beaucoup de courtes relations. » Pourquoi donc ? « T’es pas mon type de femme », lui dit-on.

Malgré tout, elle prend tout de même son pied. Souvent. Intensément.

Je n’ai jamais eu d’orgasme génital, mais plutôt des orgasmes par vagues, où tout ton corps est pris, c’est extrêmement exaltant. […] Une vraie sensation de bien-être.

Madeleine

Certains amants ont été mémorables. « C’est comme si on dansait ensemble dans le lit. » Le tout dernier, tout particulièrement : « C’était un de mes meilleurs. On adorait faire l’amour ensemble. On se surprenait. L’expérience était vraiment totale. On se touchait, et ça partait. Comme une danse. Un ballet ! » Seulement voilà, malgré la chimie, monsieur était non seulement toxicomane, mais en plus « méchant ». Alors elle l’a mis à la porte.

Cela fait de cela très exactement huit ans. Et depuis ? Rien. Enfin, pas tout à fait. Parce que voilà qu’un jour, en lisant sur l’art de bien faire l’amour, Madeleine a une idée particulière, originale, et au final révélatrice. Tant pis si elle est seule. « Je ne peux pas faire l’amour avec quelqu’un, alors je vais me faire l’amour à moi », s’est-elle dit, avec la ferme intention de mettre en pratique les conseils établis, en matière de l’importance de « prendre rendez-vous », en songeant à « se mettre dans l’ambiance », et surtout à « se détendre ». 

« À partir de ce matin-là, j’ai décidé de me donner un rendez-vous : ce soir, après mes émissions préférées, je vais faire l’amour. » Et c’est exactement ce qu’elle a fait : « J’ai vraiment passé la journée à préparer ce moment-là. » Du matin jusqu’au soir, elle a anticipé, préparé, rêvé. Pensez bain, chandelles, musique douce et verre de vin. Même devant la télé, elle s’est caressée : les lobes d’oreille, le ventre, les orteils. « J’ai passé toute la soirée, assise avec moi-même, comme avec un amoureux. » Et puis ? « Quand il a été temps, vers 22 h, avec la musique, les chandelles, je me suis crémée. Pendant une grosse demi-heure. Jamais été jusque-là avant. Et à un moment donné, je me suis caressée… » 

Et c’est là qu’elle a eu, d’un coup, un de ses fameux orgasmes « par vagues », comme jamais jusqu’ici elle n’avait connu en solitaire. Et vous savez quoi ? « Ç’a a même été meilleur qu’avec un homme, dit-elle. Parce que j’étais libre de mon corps, je pouvais laisser circuler l’énergie, sans aucune entrave… Je n’en revenais pas. »

Morale ? « Si mon témoignage peut inciter quelqu’un à essayer, mon Dieu, à redécouvrir son corps ou sa sexualité, même en étant tout seul, ça se peut ! » Elle a d’ailleurs la ferme intention de récidiver. « Et je pense que ça peut tous nous aider à traverser la solitude de façon plus agréable, et sereine, en ces temps de confinement en plus… » Il suffit de retenir une chose : « Donnez-vous rendez-vous avec vous-même… »

* Prénom fictif, pour protéger son anonymat